Opinions

Rabbin et enseignant à Bruxelles

Les années passent, les conflits et les morts se multiplient. Cette vision très pessimiste du monde ne me semble qu'être le triste reflet de la réalité qui s'est imposée entre Israéliens et Palestiniens, depuis l'échec des accords de Camp David en l'an 2000. Un échec des pourparlers qui s'est traduit par la seconde Intifada, par les attentats suicides, par les représailles de l'armée, par la construction du mur de la séparation, par les assassinats ciblés, par la victoire du Hamas aux élections et par la guerre du Liban de l'été 2006. Bref, un sentiment de régression vers la haine la plus barbare et surtout une absence tragique de toute perspective d'avenir. Bien sûr, les raisons de cette dramatique situation abondent. Manque de vision des responsables politiques, manque de courage de la part de ces mêmes décideurs qui n'ont pas osé, au moment critique, faire le pas décisif et, surtout, une situation internationale difficile et hasardeuse, situation de tension entre l'Orient et l'Occident, de peur et de terrorisme généralisé qui n'est que peu propice à la confiance et à la raison. Pourtant, si toutes ces explications rationnelles sont plausibles, il semble qu'une analyse religieuse différente de cette situation soit envisageable. Une analyse plus audacieuse, capable non seulement d'expliquer les raisons d'un échec, mais aussi d'ouvrir une perspective d'avenir singulière.

Réfléchissant sur les arguments de ma propre tradition, et étant fortement engagé depuis de nombreuses années dans le dialogue judéo-musulman - donc à l'écoute de l'autre, soucieux d'un besoin de justice réciproque - il me semble que c'est dans cette notion de "Justice" que réside aujourd'hui le noeud religieux du problème. Pour illustrer mon propos, je ne prendrai qu'un exemple, celui de l'épineuse question du retour des réfugiés palestiniens de 1948, à la base de l'échec des négociations de Camp David. Pour le dire simplement, avouons que les demandes de la "Justice la plus absolue" voudraient qu'Israël assume le retour des réfugiés palestiniens spoliés de leur terre lors de la création de l'Etat. Mais en même temps, - restons lucides - le retour de ces réfugiés serait aussi la garantie certaine de la destruction du caractère juif de l'Etat d'Israël, dont la raison d'être est de maintenir l'existence d'une majorité juive. L'application de la "Justice stricte" s'opposerait alors au principe même de l'existence d'Israël. Pour certains, cet aveu suffirait à justifier la renonciation à cet Etat Juif et en finir avec lui. Pour les autres, ceux qui espèrent et rêvent d'une paix basée sur la reconnaissance mutuelle et l'existence de deux États, cette question du retour des réfugiés et de la recherche de la "Justice stricte" nous fait contempler une problématique philosophique beaucoup plus profonde. Pour l'exprimer avec réserve, demandons-nous simplement si la "Justice" ne serait pas devenue un obstacle à la paix ?

Un tel questionnement peut faire grincer des dents. Comment une parole religieuse peut-elle oser mettre en doute le principe même de l'absolu de la "Justice", l'opposer à celui de la paix et prétendre aujourd'hui que la "Justice" est l'obstacle le plus profond à la recherche de l'apaisement entre nos deux peuples ? Au coeur même de ma tradition juive, cette suggestion se heurte à de nombreux principes qu'il serait malhonnête d'ignorer. Ainsi, le Talmud nous rappelle que Moïse avait l'habitude de dire, "que la justice puisse couper à travers toutes les montagnes" (1), nous faisant prendre conscience de la force inébranlable d'une foi en la Justice capable de résoudre les problèmes les plus insurmontables. Ou bien encore, comment ne pas mentionner le chapitre 16 du livre du Deutéronome, "C'est la justice, oui la justice, que tu dois chercher à atteindre afin que tu vives". Ces quelques citations suffiraient à discréditer le questionnement que je viens de formuler. Pourtant, au-delà de ces enseignements, se profile aussi une autre vision rabbinique, plus nuancée, porteuse d'un espoir autre, capable d'engendrer la paix là où la" Justice" a échoué. Prenons le temps de nous pencher sur ce que le Talmud nomme "L'histoire des deux chameaux à la recherche de la paix" : "Il nous a été enseigné concernant le verset "C'est la justice, oui la justice, que tu dois chercher" que la répétition du terme de "justice" se justifie de la façon suivante. La première occurrence du mot se réfère à une décision basée sur la "Justice stricte", alors que la seconde se réfère à la notion de compromis. De quoi s'agit-il ? Deux chameaux se rencontrent sur la route de Beith Haran. Si les deux chameaux continuent à grimper en même temps sur cet étroit chemin, ils risquent tous deux de tomber dans la vallée. Mais si l'un marche devant et l'autre suit, les deux peuvent continuer leur route en toute sécurité. Comment décider qui passera le premier ? Si l'un des chameaux est chargé de marchandises et l'autre non, ce dernier doit céder la place au chameau qui est chargé. Si l'un des deux est plus proche de sa destination que l'autre, celui qui en est le plus éloigné doit lui céder le pas. Mais si les deux sont à égale distance de leur destination, ils doivent pactiser, celui qui passe devant compensant la perte de temps occasionnée à l'autre".(2) Que nous enseigne cette histoire ? Tout d'abord, qu'une fois les arguments rationnels épuisés - tels que le chargement du chameau ou la distance à parcourir - la "Justice" n'est pas toujours suffisante pour régler ce type de conflits, car elle peut aboutir à la disparition de l'une ou l'autre des parties. Il serait en effet "juste" de faire progresser ces deux chameaux simultanément, sans que l'un n'ait à faire place à l'autre. Ni l'un ni l'autre ne mérite d'être lésé. Mais cette justice-la, n'aboutirait qu'à la mort. Nous apprenons donc aussi que si le principe du "compromis" doit s'imposer et prendre le relais, il ne s'articule plus autour de la recherche de la "Justice", mais plutôt autour du respect de l'intégrité des deux parties, alors même que l'une se trouve restreinte par l'existence de l'autre. Le compromis, tel qu'il nous est présenté ici, n'a rien de juste. Mais il a pour objectif de maintenir l'existence des deux créatures sans que l'une ne disparaisse, même au prix de la "Justice la plus stricte".

Ne faudrait-il pas envisager alors de trouver dans l'histoire de nos deux chameaux la clé nous permettant de sortir de l'impasse dans laquelle la recherche de la justice nous enferme ? Retrouver dans ce récit une autre voie de réflexion sur la nature même du compromis ? Plutôt que de rechercher la paix à travers l'entremise de la "Justice", ne faudrait-il pas admettre d'abord que la "Justice" n'est malheureusement pas un outil suffisant à l'antagonisme persistant du Moyen-Orient ? Lorsque deux "droits légitimes" s'affrontent, comment la "Justice" pourrait-elle nous permettre de trancher ? Admettre aussi que nous pourrions substituer à la "Justice" une autre valeur éthique; celle de la reconnaissance de l'altérité de l'autre, constituante de notre identité, à laquelle nous nous interdirions de renoncer. Religieusement, il s'agirait, pour nos deux peuples, de reconnaître que l'existence de l'autre n'est pas seulement conditionnée par un intérêt politique rationnel, mais plutôt par la compréhension que son intégrité est un ingrédient indispensable à la définition de ma propre identité. Son existence serait constitutive de ma propre personne. Citons, à ce titre, les paroles du rabbin Leo Baeck, rescapé du camp de Therezienstadt et homme de grande compréhension de la nature humaine : "Le prochain est indissolublement lié à l'homme dans le Judaïsme. Moi et l'autre formons ici l'unité religieuse et éthique. [...] Mon prochain est l'autre sans l'être vraiment, il est différent de moi tout en étant le même, il est séparé de moi tout en étant uni avec moi. [...] Il est autre, mais l'alliance de Dieu avec moi est aussi celle qu'Il a contractée avec lui, c'est cette même alliance qui me lie à lui. Dans ce contexte, il n'existe pas d'homme sans son prochain." (3) Voilà donc à quoi l'acceptation existentielle de l'autre pourrait nous mener. À une reconnaissance de la nécessité de notre relation mutuelle, car sans l'autre nous ne pouvons pas être véritablement nous-même. Cette valeur pourrait alors remplacer celle de la "Justice" comme moteur à la recherche de la paix, "Justice" qui, depuis tant d'années, a plongé le Moyen Orient dans une crise insoluble.

(1) Sanhedrin 6b

(2) Talmud Bavli, Sanhedrin 32b

(3) Leo Baeck, l'essence du Judaïsme, puf, 1993, page 263.