Opinions

Une opinion des docteurs Jean Creplet et Jacques de Toeuf de l’ABSYM, Association Belge des Syndicats Médicaux


Les médecins doivent se réapproprier ensemble certains aspects de l’organisation de la médecine, ce qui implique une véritable révolution des mentalités.


Que faire face aux erreurs médicales ?" titrait "La Libre" du 23/10/2017. Même si la première victime en est le patient, l’échec d’un traitement est le cauchemar du médecin. Tout doit être fait pour atteindre le risque zéro sans baisser les bras sous les truismes fatalistes du style "le risque zéro n’existe pas". Mais pour cela, il faut pouvoir en parler à l’abri de toute pression.

Or cette condition est bien difficile à remplir car les victimes veulent recevoir des explications et surtout être aidées, tandis que les assureurs veulent se protéger contre les revendications injustifiées. Quant aux professionnels impliqués directement ou indirectement dans un accident, sans parler de leur désarroi, ils sont tenus par des obligations légales à l’égard des mêmes assureurs et des gestionnaires hospitaliers. En outre, par la nature même de leur métier, les médecins s’exposent également à des accusations pas toujours fondées.

Le problème se pose sous deux aspects également importants : les aides à apporter aux victimes d’accidents médicaux, et les efforts pour éviter ceux-ci.

Les aides aux victimes

Que font les médecins en la matière ? Beaucoup et pas assez. En ce qui concerne les aides aux victimes, l’Association belge des syndicats médicaux (Absym) a soutenu dès les premières discussions, vers les années 1990, le projet de Fonds des accidents médicaux (FAM) encadré par une loi de 2010 et devenu effectif en 2012. A la base de ce service récent de l’assurance maladie-invalidité, un principe fondamental : la distinction entre l’erreur et la faute. Les procédures d’indemnisation et de recherche d’une éventuelle mise en cause d’un professionnel sont séparées. En dépit d’une mise en route laborieuse, la création du FAM est un progrès considérable pour les victimes.

La chasse aux erreurs

Reste le deuxième point, les efforts volontaristes, persévérants et efficaces pour diminuer la survenue d’erreurs médicales. Comme dit plus haut, des considérations juridiques freinent les efforts de récolte et d’analyse des retours d’expérience sur les erreurs médicales. En l’état actuel des choses, ceux qui veulent les prévenir se trouvent confrontés à un véritable dilemme : chasse aux coupables ou chasse aux informations utiles ?

L’Absym veut résolument venir à bout des tabous en la matière. Dès les années 1970-1980, dans d’autres activités à risque, le principe "no shame, no blame" (pas de honte, pas de reproche) l’a emporté sur la recherche de boucs émissaires. Il en est résulté une nouvelle culture de la gestion des risques, appelée la culture de la fiabilité ou la culture juste.

Les métarègles de la fiabilité ont été bien explicitées par le sociologue français Christian Morel, dans ses ouvrages "Les décisions absurdes. Tome 1" (2002) et "Les Décisions absurdes. Tome 2. Comment les éviter ?" (2012). En voici quelques-unes : décision collégiale et autre vision du rôle de chef, débat contradictoire en présence d’avocats du diable (essentiels pour vérifier l’authenticité des consensus), interaction permanente et généralisée avec briefings et débriefings systématiques, attention aux "interstices", lieux de contacts fragiles entre des "parties" de l’organisation de cultures différentes, par exemple chirurgiens, anesthésistes, ...

Tous les praticiens se plaignent de l’excès de tâches administratives qui les détourne des patients. Christian Morel insiste sur les effets pervers de l’inflation de règles et des hiérarchies rigides. Il propose très positivement une "rigueur jurisprudentielle" assortie d’un principe de "non-punition" des erreurs. Ses métarègles forment donc le socle d’une culture juste préoccupée non pas de chasse au bouc émissaire mais de recherche d’information émissaire. Les règles sont nécessaires, mais il faut pouvoir s’en écarter si les circonstances l’exigent. Elles doivent être parcimonieuses et présentées clairement ; la fluidité de la communication entre tous les intervenants est une condition sine qua non de la fiabilité.

L’implication

Avec l’aide des journaux médicaux Médi-Sphère et Le Spécialiste, notre association a d’ailleurs lancé une grande enquête sur la perception et les attitudes des médecins face aux erreurs médicales. Cette enquête se termine et elle montre que les médecins sont conscients de l’existence d’erreurs médicales évitables et se montrent curieux de mieux connaître les méthodes de gestion des risques.

Le débat concernant les erreurs médicales illustre pourquoi et comment les médecins doivent se réapproprier ensemble certains aspects de l’organisation de la médecine en mettant à l’honneur des principes de gestion des risques utiles pour tous. Cela implique non seulement une véritable révolution des mentalités, mais aussi une révision des rapports hiérarchiques à l’hôpital et la protection juridique des professionnels souhaitant parler ouvertement des améliorations à apporter dans les processus de soins.

-> L’Absym organise précisément, le 18 novembre prochain, un séminaire intitulé "Erreurs médicales et organisation de la médecine : Implications pour la réforme des hôpitaux et les soins ambulatoires", en présence du sociologue français Christian Morel, auteur des ouvrages "Les décisions absurdes. Tome 1" (2002) et "Les Décisions absurdes. Tome 2. Comment les éviter?" (2012). Renseignements par mail (info@bru.absym-bvas.be) ou au 02/649.80.40.