Opinions L’accessibilité aux soins pédopsychiatriques est catastrophique. Une remise en question doit avoir lieu d’urgence. 
Une chronique de Jérôme Cauchies, pédopsychiatre.

On ne peut pas continuer à être aveugle devant la souffrance psychologique des enfants et le peu de moyens mis en œuvre pour la soigner. L’accessibilité aux soins pédopsychiatriques est catastrophique et laisse de côté un nombre sans cesse grandissant d’enfants laissés pour compte. Une société qui ne prendrait pas au sérieux cette problématique est vouée à dysfonctionner dans tous les domaines. En effet, les enfants ne sont pas seulement les adultes de demain mais aussi le miroir de nos ambitions. Un enfant qui souffre c’est une injustice. Un enfant qu’on laisse souffrir c’est une abomination impardonnable. Ne pas prendre soin des plus fragiles c’est abandonner son humanité sur le chemin de l’individualisme et perdre une partie de nous-mêmes.

Il ne s’agit pas tant d’augmenter les moyens financiers que de se poser les bonnes questions. Quels sont les besoins de l’enfant tant sur un plan affectif, intellectuel que culturel ? C’est une réflexion transversale qui doit balayer tous les domaines qui touchent à l’enfance. Cela passe par l’école, la famille, les soins pédopsychiatriques et l’aide à la jeunesse au sens large du terme en passant par la justice. Il faut arrêter ce saupoudrage qui calme les douleurs mais ne guérit rien. La société a évolué mais en avons-nous vraiment pris conscience ? Les familles se disloquent, l’école se cherche sans parvenir à comprendre où elle veut aller, la justice est trop souvent inefficace pour protéger raisonnablement le psychisme des enfants. Dans ce contexte, où l’insécurité affective n’a jamais été aussi grande pour les plus petits, il est plus que temps d’agir et de bouleverser notre vision du monde. Une révolution est nécessaire et doit prendre en compte les ressources et les compétences de chacun.

Plus que jamais la Belgique, et sa complexité, ne facilite pas les choses. Par exemple, la justice est une compétence fédérale, l’aide à la jeunesse et l’école sont des compétences de la fédération Wallonie-Bruxelles. Pour peu que les partis au pouvoir soient différents dans ces deux niveaux, comme c’est le cas actuellement, il est alors plus compliqué de trouver des solutions. Pourtant, comme je le disais, une vision transversale est indispensable pour être réellement efficace. Finalement, la recherche de solutions pour le bien-être des enfants pourrait redonner un nouveau souffle à nos politiques, voire même à la Belgique.

Quand je suis devenu pédopsychiatre, je suis devenu également ipso facto porteur d’une responsabilité par rapport aux enfants en souffrance psychique. Ma responsabilité ne s’arrête pas quand l’enfant quitte mon cabinet. Elle me pousse à sans cesse être le garant de leur bien-être psychologique et à ne pas accepter que le système de soins auquel j’appartiens soit déficient. Je ne remets pas en question la bonne volonté des uns et des autres de vouloir "bien faire", mais il est urgent de faire de l’enfance une priorité tant financièrement qu’intellectuellement en étant créatif.

Il faut être quotidiennement à son contact pour percevoir à quel point la jeunesse est perdue dans un brouillard d’indifférence. Bien sûr, on me rétorquera que des projets existent pour elle. C’est vrai. Mais que répondre à une maman qui me téléphone en pleurs car son enfant va très mal au point de se mettre en danger et qui ne trouve d’aide nulle part ? Que répondre à cette petite fille menacée de mort par son frère et qui continue d’être en contact avec lui alors que j’ai porté plainte pour elle ? Dans quel monde d’impuissance nous oblige-t-on à continuer d’exercer notre métier ?

Je ne veux blâmer personne, mais il serait incompréhensible qu’aucune remise en question n’ait lieu. Le système tel qu’il existe est un exemple typique de non-assistance à personnes en danger. Ne pas dénoncer tout ça ferait de moi un acteur passif.

Ce texte, c’est un cri de colère pour ces enfants qui souffrent en silence sans rien pouvoir réclamer, un hommage à tous ceux qui refusent la barbarie de l’indifférence.