L’Affaire Dutroux, notre point Godwin à nous

Publié le - Mis à jour le

Opinions

Le point Godwin désigne le cap d’un échange d’arguments dans lequel l’une des parties invoque une référence à la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne nazie ou les camps d’extermination, ce qui a généralement pour effet de clore la discussion. Il a été énoncé par Mike Godwin en référence aux réseaux sociaux émergés dans les années 90, mais des antécédents similaires existent depuis les années 50. L’énoncé postule que plus une discussion dure longtemps, plus les chances de voir un interlocuteur se référer aux nazis à un moment ou l’autre deviennent élevées. On peut aisément en vérifier la pertinence dans les débats publics comme dans les repas de famille : en pratique, atteindre le point Godwin est considéré comme un discrédit pour celui qui sort l’argument nazi (comparer l’argument de l’autre au nazisme ou traiter son interlocuteur de nazi) car il révèle son manque d’arguments par le recours généralement abusif à ce qui représente, toujours aujourd’hui, la vision du mal politique et social absolu en Occident.

Si le point Godwin existe bel et bien, c’est parce que la mémoire collective des sociétés occidentales reste massivement axée sur la Seconde Guerre mondiale et ses conséquences, en premier lieu l’entreprise d’extermination du peuple juif, qui ont durablement façonné l’histoire, les mentalités et les représentations politiques depuis 60 ans. Référer aux nazis, c’est renvoyer à notre Satan universel, celui qui est devenu, paradoxalement, notre boussole de distinction entre bien et mal. Les débats politiques sur l’extrême droite en Occident le relèvent suffisamment : au fil du lissage des discours des leaders d’extrême droite et de l’éloignement temporel inéluctable des références historiques, le seul véritable critère devient la possibilité de rapprocher thématiquement l’adversaire des entreprises fascistes ou nazies qui ont décimé l’Europe au XXème siècle. Si ce rapprochement est possible, je peux discréditer mon adversaire par le recours à cette référence reconnue et inscrite dans les consciences. Et je peux aussi me rassurer, dans les moments de doute, en m’y comparant et me disant que ce que je prône ou défends n’a rien à voir avec ces théories meurtrières.

Le carnaval des hypocrites

Le point Godwin désigne "la" référence indépassable à vocation universelle. Mais il est évident qu’on pourrait étendre la théorie à d’autres traumatismes locaux façonnant également la conscience collective jusqu’à paralyser, comme le point Godwin, la réflexion par l’émotion. On peut ainsi avancer qu’il existe en Belgique un point "Dutroux" canalisant de manière concentrée l’ensemble des griefs, amertumes, doutes et colères accumulés d’une population à qui on cacherait tout et qui serait méprisée par ses élites. Dans une discussion donnée, la référence "Dutroux" met elle aussi fin à la discussion, car la perdurer reviendrait à voir les protagonistes des repas de familles s’opposer entre théoriciens du prédateur isolé et conspirationnistes, à opposer ceux qui crient le besoin de vengeance à ceux qui prônent le respect des institutions, bref à rejouer sur une gamme ou l’autre la partition bien connue du peuple contre les élites.

L’affaire Dutroux continue à polariser les émotions de telle manière que les institutions elles-mêmes donnent l’impression de marcher sur des œufs. La libération de Michelle Martin est symptomatique à cet égard. Presque aucun parti politique n’a osé s’abstenir d’y réagir. Tous en ont profité pour rappeler les uns leurs propositions de peines incompressibles, les autres leurs propositions de durcir les conditions de libération conditionnelle, quitte à ouvrir ce que Ettore Rizza a pu très justement nommer le carnaval des hypocrites. Presque aucun n’a osé dire simplement "c’est dur à comprendre, mais c’est la justice". On reste un peu plus interdit encore quand on voit le procureur général de la Cour d’Appel de Mons attaquer la décision de remise en liberté conditionnelle devant la Cour de Cassation, avec des chances relativement faibles, cachant difficilement l’impression qu’il s’agit là de donner un signal à l’opinion publique. Même les journalistes savent qu’ils doivent traiter ce sujet avec moult précaution. On n’écrit pas n’importe quoi sur l’Affaire Dutroux. On ne compare pas n’importe quoi à l’Affaire Dutroux. Depuis 1996, les marchands de précautions oratoires sont devenus multimilliardaires.

Refouler nos propres parts de noirceur

Pourquoi le fait divers que constitue l’affaire Dutroux, aussi sordide soit-il, continue-t-il à marquer autant les esprits ? Est-ce à cause de la gravité des faits ? Non : même si ça paraît étrange de l’écrire, la Belgique a connu pire, et ce même après 1996. Dutroux et consorts sont coupables de la séquestration de six fillettes ou jeunes femmes et de la mort de quatre d’entre elles. Michel Fourniret, arrêté en 2003, a avoué neuf meurtres et est soupçonné de plusieurs autres, sans qu’aucune manifestation conséquente n’advienne. Est-ce à cause de l’incurie des institutions que l’affaire a mises au jour? Sans doute davantage, car le fait qu’une société ne parvienne pas à protéger ses enfants est très anxiogène. Mais l’explication n’est pas suffisante là non plus : les tueurs du Brabant ont assassiné 28 personnes dans les années 80, sans qu’on ait à ce jour le début d’une explication, et personne n’a manifesté là non plus contre ce qui représente à ce jour, pourtant, le plus grand fiasco judiciaire de l’histoire de ce pays. Si l’Affaire Dutroux traumatise et fascine, c’est parce que les actions meurtrières de cette petite bande nous paraissent si misérables et détestables qu’elles nous forcent à assumer que l’humanité produit aussi ce genre de monstres et à accepter donc que rien n’est jamais gagné. Avoir mis la main sur un monstre sans ambiguïtés, qui plus est voilé par l’éternel soupçon d’avoir bénéficié de la protection des élites, est un alibi pratique - et peut-être nécessaire, hélas - pour refouler nos propres parts de noirceurs. Qui n’a pas en tête l’engagement profond, sincère et perclus d’émotions de l’avocat des parents de Julie et Melissa des années avant que celui-ci ne se retrouve épinglé pour consultation d’images pédopornographiques ? Ce n’est pas un cas isolé. La ferveur peut se révéler d’autant plus forte que ce que l’on fuit nous ronge. Fuir sa part d’ombre en déployant toute sa colère sur le monstre fourni à la meute, c’est le vaudeville classique de l’histoire des foules. Traiter le monstre de monstre et lui refuser tout pardon, c’est comme traiter le fasciste de fasciste : ça ne mange pas de pain et ça rassure sur soi-même. "Moi ? Je ne serai jamais un monstre ni un fasciste, voyez comme je les hais !".

Pardonner à ses ennemis

Au moment où, seize ans après les faits, dans la nouvelle torpeur d’un mois d’août, on a libéré conditionnellement Michelle Martin dans un couvent, nous avons peut-être une occasion de nous confronter aux sources du traumatisme. Ce n’est pas seulement le rapport aux enfants comme matrice de la société qui est en jeu. C’est aussi le face-à-face avec la faiblesse humaine et le deuil d’un monde juste dans lequel chaque chose est à sa place, où il existe un équilibre et une harmonie explicative de tout. Or le monde n’est pas comme ça ; il est fait de paris, de prises de risques, de projets et de pages qui doivent se tourner, aussi difficile cela peut-il sembler. C’est vrai, le pari serait plus simple à prendre si Michelle Martin exprimait des regrets sincères et sans ambiguïtés, et on ose espérer qu’une décence élémentaire lui fera faire ce pas. Mais même cela ne suffirait pas à apaiser les colères ni ne nous dispenserait d’enfin tourner la page. On peut être révulsé par les actes et les abstentions de Michelle Martin tout en continuant à croire dans les hommes et leur capacité de reconstruction. On peut renoncer à la vengeance pour donner sa chance à la justice. On peut, comme le disait Kennedy, pardonner à ses ennemis sans jamais oublier leurs noms.

Une opinion de François De Smet, docteur en philosophie et collaborateur scientifique au Centre de théorie politique de l’ULB. Auteur notamment de “Colères identitaires” (E.M.E., 2008), “Le Mythe de la souveraineté” (E.M.E, 2011) et “Le Tiers autoritaire” (Le Cerf, 2012).

www.francoisdesmet.be
Publicité clickBoxBanner