Opinions Les dessous de l’affaire Jamal Khashoggi montre combien l’Arabie saoudite a colonisé le monde occidental. Une opinion de Assita Kanko, conférencière. Auteure de “Leading Ladies. Prenez votre part de pouvoir” (éd. Racine). Fondatrice de Polin (incubateur pour plus de femmes au pouvoir).

Le 2 octobre 2018, un homme entre au consulat de l’Arabie saoudite en Turquie afin de prendre un document en vue de son mariage avec sa fiancée turque. L’homme résidant des États-Unis est journaliste critique et saoudien d’origine. Il ne ressortira jamais du consulat. En effet, Jamal Khashoggi y sera massacré, tué d’une manière horrible et même découpé… Les détails révélés font froid dans le dos. À tel point que même Donald Trump ne veut pas écouter l’enregistrement de l’horreur.

Après la disparition de Jamal Khashoggi, un jeu de cache-cache a commencé avec les Saoudiens déterminés à cacher la vérité et les Turcs déterminés à la monnayer. On a d’abord voulu faire croire que l’homme était ressorti du consulat sain et sauf. Ensuite, on a expliqué qu’on n’avait rien à voir avec sa disparition. Enfin, le tant acclamé prince héritier Mohammed ben Salmane n’avait rien à voir avec cet assassinat. C’était peut-être un "accident" ?

C’est ce que l’ancien gouvernement du Burkina Faso dirigé par Blaise Compaoré prétendait quand mon mentor, le journaliste d’investigation Norbert Zongo, a été assassiné et brûlé en 1998 dans sa voiture parce qu’il faisait son travail.

Mais, ici, plaider l’accident serait trop complexe. C’est devenu un mensonge après l’autre, puis le lâche "nous ne savions rien". Dans le monde occidental s’en sont suivies des tentatives de pression molles avant l’aveu de soumission dans les faits. Mais il est tellement facile pour certains de plier face au pétrole et à l’argent qui achète tout.

La liberté de la presse est tellement en danger, et cela menace nos démocraties. Pas seulement à cause de l’insécurité et des pressions auxquelles les journalistes sont régulièrement confrontés, mais dans ce cas précis de la soumission de plus en plus évidente du monde occidental face à l’Arabie saoudite.

Il y a d’abord eu le marketing brillant du prince héritier que tout le monde s’est empressé de présenter comme un réformateur. N’a-t-il pas donné aux femmes la permission de conduire ? On a chanté ses louanges par ici et fermé autant que possible les yeux sur les nombreuses exceptions et le fait que tant de féministes y croupissent encore en prison, le fait que les obligations vestimentaires dans la rue restent réelles.

Ce simulacre de progrès visait à faire les yeux doux à un monde occidental aux décideurs parfois trop crédules ou intéressés. Nous sommes dans une situation globale où les mêmes consultants en communication et en lobbying conseillent des leaders de deux mondes complètement opposés. Au milieu de tout cela, il y a forcément quelqu’un qui finit par vendre son âme.

Au niveau diplomatique, souvenons-nous de l’entrée de ce pays dans la Commission onusienne pour les droits des femmes avec la complicité de plusieurs États européens, dont la Belgique. Peut-on être plus cynique ? Tout est commerce. Au niveau intellectuel, des auteurs de chez nous n’hésitent pas à retourner leur plume contre nous et des pressions ont été exercées sur des universitaires aux États-Unis. La liberté de penser est sous pression.

Enfin, le pétrole, évidemment. Notre aliénation énergétique va-t-elle continuer ? Et les armes que nous leur vendons. Que nous continuerons à vendre, même si avec elles, on tue plus qu’un journaliste qui dérange, on tue des enfants au Yémen. Trump l’a rappelé la semaine dernière : les États-Unis vendront aussi. "Ce serait idiot de laisser tomber 110 milliards de dollars", a-t-il déclaré. Que vaut notre dignité, que valent nos valeurs ? À mon avis, plus que cet argent.

L’assassinat de Jamal Khashoggi et la manière dont il a été géré sont révélateurs de la soumission de l’Occident face à l’Arabie saoudite. Une soumission qui se traduit par l’aliénation intellectuelle et énergétique. La prostitution économique. Dictature politique à distance. Si même un petit joueur comme le Pakistan peut, par la voix de ses islamistes radicaux, intimider la Grande-Bretagne afin qu’elle n’envisage pas d’accorder l’asile à Asia Bibi (chrétienne condamnée à mort pour blasphème), imaginez ce qu’une puissance comme l’Arabie saoudite peut faire. Sans parler de la Turquie qui s’ingère déjà dans nos élections, exploitant nos problèmes d’intégration et la loyauté de certains belgo-turcs qui est plus forte pour Erdogan que pour notre pays.

L’Occident est-il encore capable, a-t-il encore les moyens d’être garant de son héritage ? Celui des Lumières. La question n’est plus si on le veut ou non. C’est si on en a gardé le pouvoir. Le clash des civilisations n’aura peut-être pas lieu en plein jour. Mais la soumission subtile, elle, est déjà en marche.