Opinions

Une opinion de Françoise Wuilmart, directrice du Centre européen de traduction littéraire.


Certains événements en apparence "secondaires" révèlent des vices profonds. L’administration monolithique et aveugle fait trop souvent le mal. Je tiens à dénoncer ici mon aventure kafkaïenne à Zaventem.


Samedi soir, 19h. Je reviens d’un congrès en Géorgie, accompagnée de mon pinscher âgé de 11 ans. Il parcourt l’Europe avec moi depuis des années. A la douane, on m’arrête pour vérifier les papiers du chien. C’est la première fois. Son passeport est en ordre : tous les nombreux vaccins et rappels requis y figurent. Qu’à cela ne tienne, manque un certificat de l’Institut Pasteur attestant que le chien a bien fait ses anticorps. Première nouvelle ! J’appelle donc mon vétérinaire, agréé, renommé, qui demande à parler à la responsable de garde. Cette faveur lui est exceptionnellement accordée. Mais la dame a pour l’instant d’autres chats à fouetter et pas le temps de se pencher sur ce cas pourtant urgent.

Les échanges sont brefs, le règlement c’est le règlement, le chien ne peut entrer en territoire belge sans ce certificat. Certes, mais… après tant de vaccins et de rappels il est scientifiquement impensable que le chien n’ait pas fait d’anticorps ! Et puis il ne présente aucune trace de morsure et n’a côtoyé là-bas aucun chien. Mais ma parole de citoyenne pourtant irréprochable est nulle et non avenue. Or la petite bête est vieille et cardiaque, et sa maîtresse n’est plus jeune non plus et n’imagine même pas qu’on lui kidnappe son animal pour le mettre en quarantaine sans raison valable. Ou alors, en quarantaine sous contrôle vétérinaire au domicile du maître ? Autre solution autorisée sous certaines conditions… que Jason remplit totalement. Mais NON, le bon sens, la sagesse, l’empathie n’ont pas cours ici. Jason ne peut entrer en territoire belge. Nous tombons sous le coup de la présomption de culpabilité, de fraude. "Een punt en het is alles."

Assise, là, impuissante

Je signale que nous avons quitté Tbilissi à 8h30 du matin (il y a bientôt douze heures) et je demande au douanier de pouvoir sortir le chien dont la vessie va éclater. Exclu. Pourtant la porte est à 50 mètres. Non, il ne peut entrer en territoire belge. Ce n’est pas tout : je constate que la batterie de mon portable est à plat, et demande à un douanier de pouvoir brancher mon chargeur. Refus catégorique. Mais, lui dis-je (du coup en flamand aussi, je suis européenne et parle 5 langues) : je dois parler au vétérinaire, prévenir mon fils, décommander le taxi… Peine perdue. Il me tourne illico le dos.

Au bout de deux heures, un magasinier emporte Jason au Zoo de Swissport, sans autre forme de procès. En s’éloignant, la petite bête atterrée, terrorisée, me fixe de ses yeux exorbités et je dois rester assise là, impuissante au milieu des douaniers qui m’ignorent. Battements de cœur, tension qui monte, j’éclate en pleurs, mais rien n’y fait. Le chien est potentiellement dangereux et basta. Quant à moi, une coupable laissée pour compte.

L’attente, interminable

Dimanche après-midi : le vétérinaire et moi nous rendons au "Zoo" de Brucargo, Swissport, pour faire la prise de sang exigée. Nous pénétrons dans le gigantesque bâtiment 706 : aucune âme qui vive. Des dédales de bureaux déserts. Personne, comme il serait facile ici de poser une bombe ! Après avoir tonitrué plusieurs fois "Is er iemand ?", nous voyons une douanière surgir d’on ne sait où, elle nous conduit au bureau de l’Afsca responsable des animaux et des plantes.

J’abrège : il m’est interdit d’entrer dans l’animalerie ni même de voir mon chien par la vitre, histoire de le rassurer. Le comble va venir : après avoir fait la prise de sang non sans peine sur la petite bête aux abois, le vétérinaire me rejoint, avec le prélèvement mais… qui n’est pas sous scellés ! Alors, qui nous empêcherait de lui substituer un autre tube qui servirait notre cause ? Dieu merci nous sommes honnêtes et n’avons d’ailleurs pas besoin de ce subterfuge.

Le précieux contenant est déposé à l’Institut Pasteur, il n’y a plus qu’à attendre. Combien de temps ? Pour moi, c’est l’enfer. De surcroît, il m’est interdit de prendre des nouvelles de ma bête. Et on ne m’en donnera pas. C’est le règlement. D’aucuns me comprendront, et désormais maints philosophes ou thérapeutes savent l’importance que peut avoir un compagnon à quatre pattes pour une personne âgée, vivant dans la solitude. Un lien quasi fusionnel se crée. On ose à peine prononcer le mot d’amour de peur d’être ridicule, et pourtant…

Vient l’attente, interminable. Me voici dans une maison totalement vide de chaleur, de présence, sans lui. Et la première nuit blanche commence, une deuxième, une troisième, une quatrième… je n’en puis plus. J’ai 76 ans et cette hausse de tension qui persiste est délétère. Et qu’en est-il du vieux chien cardiaque, là-bas en prison ?

La facture ? Pardon ?

Mercredi, le résultat tombe enfin : le chien est bel et bien protégé (qui l’eût cru ???) le taux d’AC (10 +) le prouve ! Je peux aller récupérer Jason. Ici aussi j’abrège : au 706 de Brucargo, on m’envoie de Charybde en Scylla. Puis le grand chef doit établir la facture. La facture ? Pardon ? Il est au téléphone et a mieux à faire pour l’instant. J’entre en trombe dans les bureaux d’accès interdit au public, jusque dans celui du grand manitou en question et… je gueule.

Je gueule, toute ma hargne d’Antigone devant ces Créons de paperasserie. On me menace alors de ne pas me rendre mon chien. Et puis il faut que je règle la facture : 470 euros. Odieux chantage administratif : payer sur le champ ou l’animal ne me sera pas restitué. Et au bout du compte je devrais régler une facture exponentielle (plus de cent euros par jour). Alors je paie, Dieu merci nous sommes au début du mois. Et si je n’avais pas eu l’argent ?????

Après toutes ces heures de piétinement et de trac, on me l’amène : mon petit chien se colle à moi, s’agrippe à mes vêtements, en émettant des gémissements que je ne lui connaissais pas, me racontant son calvaire et exprimant son bonheur profond de me retrouver, des petits cris qui dureront durant tout le trajet de retour.

Une image parmi d’autres restera gravée dans ma mémoire : celle de la vétérinaire de garde, qui m’avait raccroché au nez le premier jour tandis que j’implorais sa pitié. Un visage de jeune Madone imperturbable, lisse, des lèvres fines et serrées, un regard bleu d’acier, qui ne me voyait pas, des cheveux blonds plaqués, le visage de la Loi.

Titre complet : "Zaventem, là où les terroristes passent, l’Afsca kidnappe un vieux chien cardiaque".