Opinions
Une opinion d'Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l'Onu sur le droit à l'alimentation (2008-2014) et co-président du Panel international d'experts sur les systèmes alimentaires durables (IPES-Food)

Les prix "bas" de la grande industrie agroalimentaire ne comptent pas les conséquences environnementales et sanitaires : surpoids, diabète, maladies cardio-vasculaires, etc. Retrouvons la cuisine, la convivialité et le plaisir des saveurs.

Il est décidément plus facile d’annoncer des bonnes résolutions que de les mettre en œuvre. En dépit d’engagements répétés à réduire la pauvreté, près d’un quart de la population en Europe - 117 millions de personnes - se situe en risque de pauvreté en 2016. Or c’est d’abord sur les achats alimentaires, seul poste du budget du ménage relativement compressible, que les ménages les plus précaires tentent d’économiser. Et quand cela ne suffit plus, ils se tournent en dernier recours vers les organisations caritatives : en Belgique même, le recours à l’aide alimentaire a augmenté de 17,3 % entre 2013 et 2016 (1).


Familles à faible revenu

Un régime alimentaire sain reste hors de portée pour beaucoup de familles à faible revenu. Pourtant, paradoxalement en apparence, poursuivre dans la voie actuelle, en encourageant une baisse des prix des denrées alimentaires et un meilleur accès à l’aide alimentaire, conduit à l’impasse. Des prix bas et l’aide alimentaire sont, au mieux, des palliatifs. Ce ne sont pas des solutions durables.

Depuis cinquante ans, on a prétendu répondre aux attentes des familles les plus défavorisées en encourageant une production alimentaire de masse : l’alimentation "low cost" a fonctionné comme le substitut de fait de politiques sociales plus robustes, qui auraient pu protéger les ménages les plus pauvres de la pauvreté alimentaire. Or cette approche s’avère être un échec patent. Les dimensions qualitatives de l’alimentation ont été négligées au nom de la réduction des coûts, et ce sont ces ménages qui paient aujourd’hui le prix exorbitant de ces choix.

L’alimentation "low cost" a en fait un coût exorbitant, aussi bien pour les consommateurs qui en dépendent que pour la collectivité. Les perturbateurs endocriniens présents dans l’alimentation - en raison des pesticides utilisés dans l’agriculture conventionnelle, des emballages utilisés, des hormones de croissance dans l’élevage industriel, ou des préservateurs - coûtent 217 milliards d’euros par an aux pays de l’Union européenne, l’équivalent de 1,48 % du PIB européen, ou 428 euros par an et par personne. La consommation de produits alimentaires fortement transformés par des processus industriels explique largement l’explosion des taux d’obésité (51,6 % de la population européenne est en surpoids ou obèse), et donc des maladies non-transmissibles - diabètes, maladies cardio-vasculaires, cancers gastro-intestinaux - qui y sont liés, dont le traitement représente 80 % des coûts en soins de santé dans l’UE. Les prix "bas" de la grande industrie agroalimentaire ne le sont que parce que ce que les économistes appellent les "externalités négatives" ne sont pas répercutées sur le prix des produits sur les rayons des supermarchés - mais ce que le consommateur ne paie pas à la caisse, il le paiera en tant que contribuable, pour effacer les conséquences environnementales et sanitaires de ce modèle.

Pas que subsidier les fruits

Alors oui, il faut rendre plus abordables les produits issus de l’agriculture biologique, obliger les filières de production agroalimentaire industrielle à prendre en compte les coûts que leur manière de produire imposent à la collectivité, subsidier la production de fruits et légumes et en faciliter la distribution par des investissements dans la logistique.

Mais cela ne suffira pas. Car, si on laisse de côté la particularité des filières certifiées "bio", manger sainement, en cuisinant des produits frais, notamment des légumes, et en modérant sa consommation de fritures, de confiseries et de viande rouge, ne coûte pas nécessairement plus cher. Cela demande, en revanche, du temps et de l’organisation, dont les personnes au statut le plus précaire, qui enchaînent parfois plusieurs petits boulots sur la journée et que de longues navettes séparent parfois de leur lieu de travail, ne disposent pas toujours. Cela exige aussi un savoir-faire culinaire en voie de disparition rapide. Et cela suppose une motivation qu’il n’est pas toujours facile de trouver quand l’on vit seul, ou en famille monoparentale, surtout lorsque les membres de la famille ont des horaires différents et variables.

La pauvreté alimentaire, c’est une question de pouvoir d’achat, mais c’est aussi une question de mode de vie, d’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle, et d’information. Et, autant que le pouvoir d’achat en tant que tel, la géographie de la distribution importe : bien que l’on ne puisse sans doute pas évoquer, en Europe continentale, ces "déserts alimentaires" qui caractérisent certaines villes d’Amérique du Nord ou de Grande-Bretagne, il y a des quartiers moins bien desservis tels que certains quartiers du centre de villes de taille moyenne telles que Liège, ou de villages de campagne (2), où il est difficile de trouver des produits frais, variés et de qualité (3).

Une question de civilisation

L’accès de tous et de toutes à une alimentation adéquate suppose une meilleure protection sociale et des salaires décents, pour lesquels une politique de bas prix et l’aide alimentaire ne sauraient constituer des substituts. Mais il faudra davantage encore. Pour sortir de la culture alimentaire que cinquante années de productivisme ont façonné, transformant nos goûts et jusqu’à nos manières de table, il faudra davantage qu’une réorientation des subsides, une utilisation intelligente de l’outil fiscal, et quelques campagnes d’information. Il faudra faire de l’alimentation une question de civilisation. Réapprendre à cuisiner. Se rappeler que les repas sont un moment de convivialité. Retrouver le plaisir des saveurs. Renouer le lien social, à travers la cuisine et l’alimentation.

Bref, replacer l’alimentation comme élément de notre culture, et ne plus la voir seulement comme une nécessité physiologique. Non pas la médicaliser, mais se la réapproprier et en faire une composante de nos modes de vie.

C’est un effort de longue durée. Mais il est plus que temps que l’on aille au-delà de l’aide alimentaire et des solutions d’urgence pour les plus pauvres, pour permettre à chacun et chacune, quel que soit son niveau de revenus, son niveau d’études ou son statut professionnel, d’avoir accès à une alimentation adéquate.

(1) http://www.luttepauvrete.be/chiffres_banques_alimentaires.htm

(2) http://www.ufapec.be/nos-analyses/2916-alimentation-saine-pour-tous.html

(3) http://www.alimentationdequalite.be/accessibilite/determinants/accessibilite-pratique/offre-alimentaire.html; http://www.fooddeserts.org/; https ://www.theguardian.com/sustainable-business/2016/jul/05/five-a-day-cities-shortage-affordable-fruit-veg

(*) Le 8 novembre, IPES-Food a organisé une table ronde au Parlement européen avec les acteurs de terrain sur le thème de l’accès à une nourriture saine pour les personnes en difficulté économique, dans le cadre d’un processus triennal de réflexion sur le développement d’un projet de "politique alimentaire commune" pour l’Europe.

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : Pauvreté alimentaire et économie alimentaire low cost