Opinions

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe & directeur général hr. à la Commission européenne.


La solidarité entre Etats et la défense européenne doivent s’inviter dans les débats de la campagne électorale en vue du scrutin allemand du 24 septembre. Parce que c’est en Allemagne que se trouvent les clés pour débloquer l’Europe.


L’Europe ne s’arrachera à l’inertie qui menace aujourd’hui son existence même qu’avec le concours de l’Allemagne. Or l’Allemagne s’en tient au statu quo qui, pour le moment, lui convient. La preuve ? La campagne électorale en vue du scrutin du 24 septembre n’évoque pas l’Europe. C’est un non-sujet. On ne peut imaginer plus vif contraste avec la France qui, en juin, a failli basculer dans des mains souverainistes ou populistes. Or, le danger n’est pas écarté. Emmanuel Macron, élu avec un tiers de l’électorat, n’arrivera à réconcilier la France avec l’Europe que si l’Allemagne s’engage résolument dans la voie de la relance économique et de la réforme de l’UE. C’est l’intention qu’on prête à la Chancelière. Mais elle-même ne s’en explique pas et son challenger, Martin Schultz, dont elle s’abstient soigneusement de mentionner même le nom, a renoncé à la forcer de s’exprimer publiquement sur ce point. C’est donc la campagne des non-dits : ni Europe, ni alternance. Circulez, il n’y a rien à voir. C’est enrageant pour le reste de l’Europe. Mais tout le monde se tient coi. Les autres leaders européens s’en tiennent à la réserve de rigueur : on n’intervient pas dans les affaires internes des autres pays. C’est un peu court. Ouvrons le débat.

Blocage de l’UE sur trois fronts

L’UE est bloquée sur trois fronts : d’abord sur la convergence et la relance dans l’eurozone, mises à mal par des politiques d’austérité pro-cycliques et inégalitaires; ensuite sur les réfugiés, l’immigration et les travailleurs détachés qui menacent la libre circulation des personnes; et enfin sur la défense qui crédibiliserait la politique étrangère de l’Europe, plus nécessaire que jamais face au retrait américain, à la montée en puissance de la Chine et à l’agressivité de Poutine. L’Allemagne pourrait agir. Elle ne le fait pas.

L’Allemagne a les clés

L’Allemagne, puissance moyenne au niveau mondial, mais poids lourd en Europe par ses dimensions démographiques, économiques et par son influence politique dans la machinerie institutionnelle de l’UE, domine aujourd’hui l’Europe de la tête et des épaules. L’Allemagne est aujourd’hui la Dame Barbe de l’Europe. Elle détient en effet le trousseau des clés qui en ouvrent toutes les portes : créancière principale de l’eurozone, elle est le décideur en ultime ressort de la relance et de la convergence; contributrice majeure au budget de l’UE-28, elle contrôle les cordons de la bourse (PAC, fonds structurels et R&D) et donc de la solidarité; partie prenante à des dossiers critiques comme le "Dieselgate" et la fusion Bayer- Monsanto, sa position là-dessus est ambivalente; elle abandonne unilatéralement le nucléaire, mais accroît la dépendance de l’UE vis-à-vis de Gazprom; première puissance exportatrice nette du monde - car son surplus excède celui de la Chine -, elle tient courtes les rênes de la politique commerciale; elle est aussi l’inspiratrice de la politique à l’Est (Ukraine et sanctions russes) alors que sa performance en matière de défense est notoirement faible et que l’UE doit en définitive s’en remettre aux Etats-Unis.

© Vincent Dubois

Derrière les manettes

L’Allemagne ne laisse rien au hasard : elle traduit son poids économique en capacité politique. L’Allemagne s’est ainsi assurée des principaux leviers de commande de l’UE : avec plusieurs postes de chefs de cabinet dont celui, primordial, du Président de la Commission; avec la Présidence du groupe PPE sans lequel rien ne se fait au Parlement européen; avec la Présidence du Mécanisme européen de Stabilité qui est l’embryon d’un Fonds monétaire européen; avec la Présidence du Groupe de travail de l’Eurogroupe, organe-clé de l’eurozone; avec le Commissaire européen au budget garant de son blocage; avec la secrétaire générale du service diplomatique de l’UE et avec le bras droit de Michel Barnier dans la négociation Brexit. Tous, à l’une ou l’autre exception près, des fonctionnaires talentueux et dévoués, en particulier les deux éléments féminins de cet aréopage. Bref rien en Europe ne peut se faire sans l’Allemagne ou contre elle. Mais Dame Barbe garde ses clés au fond de ses grandes poches.

Le statu quo signe la fin

Dirigée par la formation politique la plus conservatrice d’Europe, la CDU-CSU, l’Allemagne marque une forte préférence pour le statu quo, et d’abord parce que l’Europe telle qu’elle est - un grand marché et une eurozone sous le contrôle du Dr Schaüble - lui convient parfaitement, alors que les dysfonctions actuelles de l’Europe pénalisent la majorité des autres Etats-membres. Mais aussi, il faut bien en convenir, parce qu’elle n’a pas de vision pour l’Europe. Son point de vue est d’abord allemand, ce qui est hélas logique, souveraineté et intergouvernementalisme obligent. Enfin, l’Allemagne confond, pour elle-même, statu quo et stabilité. Or l’inertie de l’Europe signe à terme la fin du miracle allemand - lequel incidemment doit tout à l’Europe, ne l’oublions jamais- déjà ébranlé dans ses fondements par la dualisation de sa société, par le vieillissement démographique et par son retard dans le numérique. Dans un monde qui bouge, la seule garantie de la stabilité est le mouvement.

Appel aux électeurs allemands

L’Europe a en effet besoin d’un euro qui serait aussi une véritable monnaie de réserve à l’égal du dollar, ce qui implique une dette souveraine de l’eurozone en regard de la politique monétaire de la BCE; elle a besoin, mais aussi pour les PME allemandes menacées par la concurrence et les acquisitions chinoises, d’une politique technologique qui rétablisse sa compétitivité hors-prix; elle a besoin d’une politique de sécurité intérieure - ici l’Allemagne a payé d’exemple avec les réfugiés; elle a enfin besoin d’une défense commune effective pour pallier l’imprévisibilité américaine…

Les électeurs allemands feraient bien de débattre pendant cette campagne de la responsabilité historique de l’Allemagne devant l’avenir de l’Europe et, pour cela, traiter de deux questions : le refus de solidarité dont l’Allemagne n’a toutefois hélas pas l’apanage, et l’inhibition - ou devrait-on dire la castration - stratégique devant la défense. L’Allemagne doit vaincre ces deux démons.


Titre et chapeau sont de la rédaction.