Opinions C’est la réponse à l’appel du Pape François : "Europe qu’as-tu fait de ton humanisme ? L’humanisme universel commence par la paix. Et l’Europe ne peut pas rester à jouer les ONG en matière de sécurité.

Une opinion de Pierre Defraigne, Directeur Général honoraire à la Commission européenne, Directeur exécutif du Centre Madariaga- Collège d’Europe.


Etrange réponse à l’appel du Pape François eEurope qu’as-tu fait de ton humanisme ?" Parler d’armée européenne là-dessus a en effet quelque chose d’incongru. Pourtant, l’Europe ne pourra développer un projet civilisationnel propre en rapport avec ses valeurs héritées du Judéo-Christianisme, des Lumières et de ses combats pour la démocratie que lorsqu’elle aura pris en mains la maîtrise de son destin. Elle ne sera d’ailleurs vraiment prise au sérieux par ses citoyens que le jour où elle assurera leur sécurité. Les Etats n’y arrivent plus et l’assistance américaine, si elle n’est pas équilibrée par un effort européen propre, nous entraîne là où ne nous voulons pas aller, c’est-à-dire vers un rapport mercantiliste et hégémoniste au monde aux antipodes mêmes d’un rêve européen d’humanisme universel. Le TTIP illustre cette tentation atlantiste permanente d’une Europe divisée et fragile, prête à l’allégeance pour prix de sa sécurité. Or l’Amérique n’est pas l’Europe. Elle poursuit ses intérêts propres, économiques et stratégiques; elle a son propre imaginaire, son propre rêve américain aujourd’hui pris aux rets d’un capitalisme dont Washington a perdu le contrôle. Une Europe unie sur un modèle de société, mais aussi stratégiquement autonome, pourrait apporter au monde une vision propre des rapports entre capitalisme et démocratie et des règles du vivre ensemble entre nations d’un même continent et entre continents d’un monde en route vers son unité.

Les pragmatistes...

Deux camps divisent aujourd’hui l’Europe : d’un côté les pragmatistes et de l’autre les militants.

Les premiers se réclament de l’expérience historique d’une Europe censée avancer à petits pas, crise après crise et ils entendent poursuivre à ce rythme censé illustrer leur sagesse, sinon leur foncier scepticisme. Ils revendiquent à leur actif le marché unique, l’euro et la politique européenne étrangère et de sécurité. Mais ils ne veulent pas voir qu’aucun de ces essais n’a été transformé.

D’abord l’intégration par le marché unique, au demeurant inachevé, n’a pas produit, faute d’une politique industrielle ambitieuse fondée sur une préférence communautaire revendiquée, des champions de taille globale véritablement européens. L’Europe décroche d’ailleurs dans les technologies et les services de pointe dans lesquelles la Chine s’installe rapidement : selon le Top 100 par capitalisation, l’Eurozone ne compte que 16 firmes globales - toutes nationales à l’exception notable d’Airbus - contre 53 aux Etats-Unis et déjà 11 en Chine. Ensuite l’intégration par l’euro est dans l’impasse : la croissance en Europe continue de flirter avec la déflation malgré les taux d’intérêts nuls ou négatifs, un pétrole à 30 dollars et un euro déprécié; la politique monétaire de création massive de Mario Draghi est dans l’impasse; le surendettement souverain persiste et la divergence des revenus par tête grandit entre le noyau allemand et la périphérie méditerranéenne, ce qui est l’inverse de la norme d’une zone monétaire réussie. Or l’euro n’a pas été construit pour asseoir l’hégémonie allemande sur l’UE-28. Enfin la PESC se résume à une coordination diplomatico-technocratique parce que les trois grands Etats-membres (France, Allemagne et Royaume-Uni) persistent à se présenter divisés face aux trois vrais Grands (Etats-Unis, Russie et Chine). Le talent et l’énergie de Frederica Mogherini ne suffisent pas à donner une voix à l’Europe dans le monde : celle-ci s’avère impuissante ou absente en Ukraine ou en Syrie; elle est humiliée en Turquie et elle est en train de perdre la considération de la Chine. L’Europe, au lieu d’être un pilier robuste et sûr du nouvel ordre international à construire après le grand chambardement de la globalisation - climat, basculement vers une Asie instable, rébellion islamiste armée contre l’Occident, migrations massives - est devenue une source d’incertitude pour le monde. Elle se galvaude dans des jeux internes de pouvoirs d’un autre âge et, dans le même temps, inconséquence absolue mais tout compte fait logique, est prête à aliéner sa souveraineté normative et réglementaire aux lobbies qui contrôlent Washington.

Dernière évidence des contradictions européennes : le gouvernement estonien renforce son armée (18 000 hommes) pour contrer la pression russe tandis que dans le même temps le Parlement français vote une motion pour demander la levée des sanctions économiques contre la même Russie. Ces incohérences ne sont possibles que parce qu’à la fin de la journée, l’Amérique - la cavalerie américaine de nos vieux westerns - ramassera les morceaux et dira ce qu’il convient de faire et les Hollande, Cameron et Merkel acquiesceront comme un seul homme aux décisions de Barack Obama aujourd’hui, d’Hillary Clinton ou de Donald Trump demain.

... Et les militants

Les militants de l’idéal européen quant à eux ont une conscience plus vive de l’accélération de l’Histoire. Ils sont plus attentifs aux vrais enjeux de la construction européenne que sont le modèle européen, l’autonomie et la responsabilité stratégiques du continent, la revitalisation de notre vieille civilisation faite d’unité et de diversité, l’ambition de montrer la voie du développement durable, de la justice et de liberté au monde en les pratiquant mieux chez nous. Ces militants doivent néanmoins aussi comprendre qu’ils ne peuvent pas faire l’économie de ramener la défense au cœur de l’agenda européen. Une défense européenne commune, au sein de l’Otan, est la condition d’une politique étrangère crédible. Obama nous invitait l’autre jour à Hanovre à renforcer notre défense et pour ce faire, à dépenser plus. Par ces temps de rude austérité budgétaire, commençons par dépenser mieux en unifiant nos armées et en rationalisant notre effort de défense. Développons aussi des capacités intégrées de production d’équipements de défense et, à l’instar des Etats-Unis, de la Chine et même du Japon, exploitons leurs retombées pour la promotion des technologies civiles. Le coût de la défense s’en trouvera allégé.

L’Europe ne peut pas en rester à jouer les ONG en matière de sécurité. Par sa taille et ses ressources, elle a le potentiel d’un protecteur de la paix dans le monde et doit donc en assumer la responsabilité. Noblesse oblige. L’humanisme universel commence par la paix.