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La Flandre va faire imploser notre pays. Une Belgique constituée de Bruxelles et de la Wallonie est digne du théâtre de Ionesco. Mais un État wallon indépendant est exclu vu sa situation économique. Alors?

Biographe de François Perin. Auteur de «Les Belges... tels quels, histoire d'un problème communautaire en tableaux et plus de 150 caricatures»(1).

Al'instar des régions européennes de tradition industrielle, la Wallonie a connu, dès la fin des années cinquante, le déclin. La grande grève de 1960-1961, qui s'est très vite localisée à la Wallonie, n'a rien arrangé. Sous la Belgique unitaire, la Flandre ne s'est ensuite pas privée de souligner la tendance wallonne à déposer l'outil. Et ce stéréotype nous colle toujours à la peau.

Avec les nouveaux instruments offerts par la régionalisation, on aurait pu s'attendre à ce que la Wallonie sorte enfin de l'ornière. Mais elle a subi depuis, de façon ininterrompue, l'omnipotence du parti socialiste, avec des «barons» dont on sait aujourd'hui qu'ils étaient davantage soucieux d'asseoir leurs propres privilèges que de promouvoir l'intérêt général. Un système basé sur le népotisme et le clientélisme s'est infiltré dans l'ensemble des rouages de la société. Et, pour corser le tout, les syndicats se sont obstinés à défendre les droits acquis dans le vide, comme le serpent qui se mord la queue. Une situation proprement kafkaïenne! L'impossibilité de réformer quoi que ce soit en profondeur.

Aujourd'hui, les rapports entre le Nord et le Sud sont plus tendus que jamais.

Le CD&V a déposé dernièrement un projet de Constitution flamande, faisant expressément référence à la «nation flamande». C'est bien là que se situe tout le problème de la Belgique. Il n'y a pas de place en Belgique pour deux nations, une flamande et une belge, si tant est que cette dernière ait jamais existé. En 1832, Talleyrand avait déjà déclaré: «Les Belges?... Ils ne dureront pas. Tenez, ce n'est pas une nation, deux cents protocoles n'en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.»

Il ne fait aucun doute que cette «nation flamande» est bien réelle. En Flandre, on est d'abord «vlaamsvoelend» avant d'être socialiste, libéral ou social-chrétien.

Du côté francophone, par contre, le sentiment nationaliste n'est nullement présent. Il y bien ces ultra-régionalistes qui parlent de forger une identité wallonne. Si elle doit être forgée, c'est bien la preuve qu'elle n'existe pas. Et pour cause, ce qui lie les Wallons c'est leur appartenance à la langue et à la culture françaises. Mais pour ce qui est de la nation, la majorité des Wallons n'ont toujours pour seule référence que la belge...

Il suffit de lire les commentaires de presse pour constater que l'hypothèse d'une implosion de l'Etat a dépassé aujourd'hui le stade de la folle chimère. Faisons le compte: près d'un million de personnes soutiennent le Vlaams Belang, dont le slogan favori est: «België barst!» (Que la Belgique crève!). On connaît également le discours vigoureux du CD&V et des partis issus de l'ex-Volksunie, la N-VA et Spirit. Au VLD, il ne faut pas sous-estimer la mouvance De Decker. L'ex-coach de judo a, en effet, récolté près de 40 pc des voix lors de la dernière élection présidentielle et il prône ouvertement la rupture du cordon sanitaire autour du Vlaams Belang. Cela fait du monde! Grâce à une majorité flamande à la Chambre, une proposition de résolution du Vlaams Belang «relative au démembrement de l'Etat belge en vue d'accorder l'indépendance au peuple flamand et au peuple wallon souverains» vient d'ailleurs d'être prise en considération...

Certains rétorqueront que tout cela ne reflète en rien le souhait profond de la population flamande. Mais les élus ne sont-ils pas désignés par la société civile? C'est tout de même elle qui détermine la force des diverses formations politiques. Et selon les derniers sondages, le Vlaams Belang et le CD&V sont loin d'être désavoués.

Les scandales politico-financiers qui frappent aujourd'hui le PS ne font qu'apporter de l'eau au moulin des indépendantistes flamands. La Flandre n'entend plus se montrer solidaire d'une Wallonie où des preuves de mal-gouvernance apparaissent chaque jour.

Sans doute y a-t-il le Plan Marshall. Mais pour qu'il réussisse, il faudrait non seulement une mobilisation de chacun, mais aussi et surtout un profond changement des moeurs politiques. Ce qui se passe actuellement au PS montre que le président Elio Di Rupo est loin de triompher des baronnies locales. Jean-Claude Van Cauwenberghe est toujours en place... Et puis, la concrétisation du Plan Marshall nécessitera de nombreuses années. Or, la Flandre est extrêmement pressée. Elle veut disposer rapidement de l'entièreté des leviers socio-économiques pour accroître sa prospérité.

Tout laisse à penser que la Flandre sortira la grosse artillerie lors du round communautaire, qui devrait se tenir en 2007, au lendemain des prochaines élections législatives: scission de l'emploi, de la sécurité sociale... Elle trouvera en face d'elle le «front du refus» francophone. L'affrontement promet d'être violent.

Le risque existe donc de voir les négociations pour la formation du gouvernement fédéral s'éterniser. Mais finalement, lassés de ne rien obtenir, les représentants flamands pourraient très bien se retrancher dans leur propre Parlement pour y décréter l'indépendance. Et on voit mal qui pourrait les en empêcher...

Quel pourrait être l'avenir de ceux qui se retrouveraient ainsi Belges tout seuls, à leur corps défendant? Vu la situation économique de la Wallonie, je pense qu'il faut exclure totalement l'hypothèse d'un Etat wallon indépendant. Celui-ci serait dans l'impossibilité de répondre aux critères de l'euro et ne serait pas viable. Certains rêvent d'un nouvel Etat belge, qui serait constitué de Bruxelles et de la Wallonie, le fameux «Wallobrux», appellation digne du théâtre de Ionesco! Mais les Bruxellois tiennent beaucoup trop à leur spécificité pour accepter un tel schéma. Je crois donc que la seule option pour Bruxelles serait celle d'un statut de «ville libre internationale». Pour ce qui est de la Wallonie, je pense que le général de Gaulle avait vu clair lorsqu'il avait déclaré, à la fin des années 60, au professeur Robert Liénard de l'Université de Louvain: «J'ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l'avenir à vos trois à quatre millions de Wallons.»

Encore faut-il, me dira-t-on, que les Français soient d'accord... Il y a deux facteurs importants à ne pas négliger: l'accroissement du territoire et de la population. Et puis la Wallonie est loin d'être dépourvue de chercheurs, d'artistes et de gens de lettres. Le dernier Goncourt a été attribué à François Weyergans. Les frères Dardenne ont été récompensés deux fois à Cannes. La Wallonie dispose d'un énorme potentiel de créativité. On constate d'ailleurs que l'export wallon enregistre une progression soutenue, de 9,4 pc en moyenne chaque année depuis 1997.

En attendant, il faut rompre avec ce cercle infernal qui nous asphyxie. A l'appel du 18 juin 1940 devrait succéder un appel du 18 juin 2006, exhortant l'ensemble des forces vives de la Wallonie à se réunir en «états généraux» pour déterminer la voie que doit prendre la région et entraîner le sursaut salvateur. Seul le bon sens qui se trouve en chacune et chacun d'entre nous, peut nous aider à triompher du fatalisme.

(1)Paru aux Éditions Rossel, 1984. Jules GHEUDE a aussi signé le livre «Fourons, de l'erreur à l'erreur» (Éditions Les Éperonniers, 1988) et récemment un article intitulé «La Belgique à l'agonie», paru dans «Le Monde» du 17 mai 2006.

© La Libre Belgique 2006