Opinions

Une opinion du Lieutenant-général (en retraite) Francis Briquemont.


La Turquie a-t-elle encore sa place dans l’Otan ? Quel est l’intérêt d’intervenir dans la lutte entre sunnites et chiites ? L’UE doit réfléchir - sans les Etats-Unis - à l’heure où la stratégie est de plus en plus émotionnelle.


"If I could convince both sides to stop killing their own people to impress CNN, perhaps we could have a ceasefire" ("Si je pouvais convaincre les deux parties de cesser de tuer leur propre peuple pour impressionner CNN, peut-être pourrions-nous avoir un cessez-le-feu") Le général MacKenzie à Sarajevo, 1992.

Que Daech doive être détruit et Bachar al-Assad disparaître du paysage géopolitique au Moyen-Orient, qui en doute encore ? Pour Daech, le problème n’est pas son élimination mais comment empêcher sa renaissance dans une autre région - en Afrique par exemple - et neutraliser le terrorisme qu’il a exporté dans de nombreux pays, dont le nôtre. Pour le leader syrien, ce n’est pas son départ qui pose problème mais son remplacement. Le slogan "Le peuple syrien doit lui-même décider de son sort" fait sourire car ce peuple, aujourd’hui, est un rassemblement hétéroclite de clans rebelles qui souhaitent tous la disparition du dictateur de Damas mais sont et seraient bien en peine d’élaborer une solution acceptable pour tous dans ce chaudron qu’est devenu le Proche-Orient soumis à tellement de pressions contradictoires.

Déstabilisation d’un siècle

Il est bien difficile de prévoir le nombre d’années qui seront nécessaires pour apaiser cette région dont la déstabilisation (la plus récente) a débuté il y a un siècle avec les accords franco-anglais Sykes-Picot (1916) qui fixaient des frontières étatiques à des morceaux de l’empire ottoman et favorisaient surtout les intérêts des puissances coloniales occidentales. Ces nouveaux Etats, au cours d’un XXe siècle marqué par deux guerres mondiales, la fin de la suprématie européenne et de la colonisation, sont devenus peu ou prou des dictatures civiles et/ou religieuses. Celles-ci ont toutes reçu, à un moment donné, le soutien très intéressé des Etats occidentaux car le pétrole et la vente d’armements ont servi et servent encore à justifier les stratégies suivies.

Et en ce début du XXIe siècle, les Etats-Unis ont, en Afghanistan, voulu venger les attentats du 11 septembre 2001 et surtout attaqué l’Irak après avoir manipulé les opinions publiques occidentales en inventant les armes de destruction massive soi-disant détenues par Saddam Hussein mais dans le but stratégique de remodeler le Moyen-Orient à la mode politique anglo-saxonne. Résultat : échec et, l’expression est peut-être triviale, "foutoir" géopolitique total dans la région.

Car, si on ajoute aux errements stratégiques des Occidentaux, le conflit majeur entre sunnites et chiites, la lutte d’influence pour la suprématie régionale entre l’Iran (chiite), la Turquie et l’Arabie saoudite (toutes deux sunnites), les conflits entre Israël et la Palestine et entre la Turquie et les Kurdes, on se rend compte qu’il faudra de très longues années pour faire du Proche-Orient une région "paisible" !

Réfléchir à plus ou moins long terme

En se limitant aux Etats occidentaux qui peuvent ou devraient influencer ce processus d’apaisement, il faut bien constater que le fonctionnement actuel des démocraties n’incite guère à l’optimisme. Les gouvernements réagissent difficilement aux pulsions émotionnelles des opinions publiques traumatisées il est vrai par les chocs permanents dont elles sont les témoins et que tous les médias, classiques et sociaux, répercutent en temps réel à coups d’images spectaculaires, d’émissions "direct" et de pages dites spéciales. La plupart des responsables politiques participent - hélas - activement à ce déferlement d’informations - vraies ou fausses d’ailleurs - qui inondent la planète. Qui prend, aujourd’hui, le temps de réfléchir à plus ou moins long terme ou de ne pas réagir à la seconde à tout événement ? Qui ne cherche pas à paraître sur un maximum d’écrans s’il souhaite être élu ou réélu et donc être vu si pas écouté ? Et j’oublie le paquet de millions de dollars ou d’euros qui sont maintenant engloutis dans des campagnes électorales qui ressemblent de plus en plus à des spectacles de mauvais cirque.

Emotionnel

Les récentes empoignades électorales aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en France illustrent, ô combien, les dérives de nos démocraties. C’est ainsi qu’on en arrive à lire dans nos journaux que "Trump est fondamentalement stupide […], il ne comprend rien, parce qu’il ne lit pas et passe son temps à regarder la télé […]. Pour comprendre le monde qui l’entoure, il devrait écouter" (1). En fait, Thomas Friedman résume en quelques mots ce que doit être un bon stratège. Dans "La Libre" du 28 avril dernier, on apprend que Theresa May est "désagréablement surprise" par l’attitude des 27 de l’UE qui "sont en train de s’unir contre nous" dans les négociations sur le Brexit. Elle ferait mieux de tirer les conclusions de la folle démagogie qui a dominé la campagne électorale pour ce référendum très émotionnel. En France, le succès d’Emmanuel Macron rassure mais comment est-il possible qu’après le débat télévisé du 3 mai, 34 % des électeurs aient encore accordé leur vote à Marine Le Pen dont la stratégie - très populiste - consiste à reconstituer le village d’Astérix au centre d’un monde en pleine mutation ?

Nous vivons une période où l’émotionnel l’emporte sur la réflexion. Ce n’est pas très grave quand cela se passe dans un Etat confetti à l’échelle du monde - ce que deviendront d’ailleurs tous les Etats de l’UE s’ils oublient que bâtir une UE forte est la stratégie la plus sage pour notre avenir - mais quand il s’agit des Etats-Unis, c’est inquiétant car ils jouent un rôle essentiel dans l’équilibre du monde. Et ce qui se passe au Moyen-Orient devrait inciter tous les responsables européens à faire une analyse stratégique approfondie d’une situation qui va perdurer tout au long du XXe siècle.

Eviter les erreurs d’appréciation

L’Europe, y compris la Russie, fait face sur son propre territoire à un terrorisme latent mené par ce qu’on appelle l’islamisme radical. Croire que les Européens sont des victimes innocentes de celui-ci est déjà une erreur d’appréciation. Cela dit, dans une analyse de la lutte antiterroriste, il faudrait d’abord bien définir ce qu’est l’islamisme radical. En quoi est-il différent de l’islamisme dit modéré si la charia doit être d’application "intégrale" partout dans le monde ? Ne faut-il pas apprécier sans états d’âme la stratégie de pays comme l’Arabie saoudite, le Quatar ou la Turquie ? Peuvent-ils être des "alliés" dans une coalition anti-Daech et en même temps soutenir tous les mouvements plus ou moins intégristes favorisant une islamisation rampante en Europe sous prétexte d’une liberté religieuse qui n’existe pas chez eux ? Quel est l’intérêt stratégique d’intervenir dans la lutte entre sunnites et chiites ? Organiser un islam adapté aux institutions de nos démocraties n’est-ce pas une utopie actuellement ? La Turquie, s’excluant elle-même de l’UE, a-t-elle encore sa place dans l’Otan ? Voilà quelques pistes de réflexion pour évacuer l’émotionnel d’une appréciation stratégique qui devrait être menée au niveau d’une UE indépendante et libérée intellectuellement de la stratégie suivie par les Etats-Unis de Donald Trump.


→ (1) "Le Soir" du 23 mars 2017. Interview de Thomas Friedman, éditorialiste au "New York Times".