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L’avenir de Bruxelles sera interculturel ou ne sera pas. Il faut apprendre à accepter les différences et à s’en nourrir. Même si le chemin du dialogue est un chemin ardu. Une opinion de Marc Guiot, préfet honoraire de l’athénée Fernand Blum de Schaerbeek.


Jean Cornil l’a répété à La Libre récemment : "Le combat contre le racisme ne sera jamais fini." Sûrement, mais dramatiser ne sert à rien. Pour déradicaliser les esprits et désarmer les consciences fanatisées, il y a selon nous une intéressante voie à travailler : celle de la dynamique interculturelle. C’est difficile mais c’est fécond et contagieux.

Prenons l’exemple de Schaerbeek. Il y a douze ans, après les élections communales, le constat était posé que Schaerbeek avait réussi à exorciser les démons identitaires du "nolsisme". La priorité était désormais d’y "déradicaliser" la xénophobie et le racisme (comme partout ailleurs du reste) par l’interculturel en tant que sursaut éthique, mais aussi par un nouveau contrat social intergénérationnel et un projet éducatif radicalement innovant.

Il est grand temps de créer partout à Bruxelles des incubateurs à la fois interculturels et intergénérationnels, des lieux où on se rencontre, où on échange et où on se découvre. Il en existe quelques-uns, bien trop peu. Quand j’atterris à la terrasse de certains établissements, il y a toujours quelqu’un pour tailler une parlotte interculturelle ou intergénérationnelle.

Sur le plan individuel c’est facile, même si cette démarche ne va jamais de soi tant elle exige un effort mutuel de soi et de l’autre. Plus difficile est de transposer ce type de dialogue sur le lieu de travail, dans l’espace public et surtout, bien sûr, à l’école. Pourtant, l’enseignement devrait être l’incubateur interculturel par excellence.

Une vraie dynamique

Or l’enseignement interculturel existe déjà. Je l’ai personnellement découvert, précisément à Schaerbeek il y a plus de dix ans (à l’École n°1, rue Josaphat), avec des élèves issus de plus de trente nationalités différentes.

Il s’y pratique alors une vraie pédagogie interculturelle par choix et par nécessité. Face à la mosaïque parlée dans cette Babel, le seul salut pour échapper à l’autisme collectif c’est d’apprendre à parler français. Apprendre à communiquer en urgence, c’est survivre quand on est primo-arrivant. Une vraie dynamique est mise en place par une équipe de pionniers endurcis par la résistance aux aberrations "nolsiennes" de fermeture des écoles du bas de Schaerbeek à forte densité de populations d’origine étrangère. À l’époque, les parents d’élèves immigrés ne votent pas aux communales…

"Nous avons tenu bon, rapporte le directeur Christian Delstanches. Nous avons persévéré jusqu’à doubler notre nombre d’élèves primo-arrivants issus de toutes les cultures dont personne ne voulait." Et le même d’ajouter : "Nous avons tout misé sur l’apprentissage de la langue par immersion linguistique constante. Nos élèves n’ont pas le choix, ils sont forcés de parler français. Ils doivent s’exprimer. Ils ne rencontrent en classe et dans les cours de récréation aucun interlocuteur parlant leur langue maternelle. Puis ils mesurent leurs progrès dans la rue et les magasins du quartier."

Des valeurs partagées

La super-diversité est devenue le trait marquant des villes globalisées européennes. Le retour du religieux ne concerne pas seulement l’univers musulman. C’est un phénomène planétaire galopant. Accepter de vivre ensemble exige de "faire" et de "construire" ensemble. Cela commence par une parlotte au café, dans la file à la banque ou à la poste, au restaurant… Oser alors accepter les différences et s’en nourrir. Dialoguer certes mais dans le parler "vrai" qui ose retourner toutes les cartes, y compris celles de la divergence. Être à l’écoute de l’autre, comprendre ses paradigmes sans essayer de le convertir à la pertinence de nos propres convictions. Remplacer l’inconsistante tolérance par une juste connaissance de l’autre et des valeurs qui animent sa vie.

Permettons à chacun de se poser les bonnes questions sur l’autre : questionnement de l’autre mais aussi questionnement de sa propre tradition. Les convictions s’installent dans la petite enfance, au sein des familles mais aussi à l’école. Mes instituteurs d’antan et mes profs du secondaire m’ont inculqué très jeune l’éthique, et surtout l’esprit critique. Leurs successeurs actuels seraient bien inspirés d’y revenir face aux coups de boutoir de la montée du radicalisme identitaire.

© Joisson

Comment vivre ensemble demain dans des sociétés toujours plus complexes, multiculturelles et multireligieuses ? Un nouveau contrat social s’impose, fondé sur des valeurs partagées : le respect mutuel et celui de la femme, l’égalité, l’émancipation des plus faibles par l’éducation et la culture pour que l’harmonie règne dans les quartiers. Il y a trop d’entre-soi dans la capitale européenne. La dynamique interculturelle doit se vivre comme une franche alternative à ce repli identitaire et sécuritaire.

L’engagement multiculturel se limite au constat de coexistence plus ou moins pacifique, entre des porteurs d’identités culturelles différentes. L’interculturel, lui, participe d’un processus dynamique d’interactions et de rencontres, de relations entre des groupes ou des individus porteurs d’identités culturelles différentes.

Le "regard aimant"

L’avenir de Bruxelles sera interculturel ou ne sera pas. Les Bruxellois ont une très grande prédisposition pour ça. "Occupés" successivement par les Bourguignons, les Espagnols, les Autrichiens, les Français, les Néerlandais, ils baignent dans l’interculturel depuis toujours. L’interculturel se vit entre sujets cosmopolites (incarnant une pluralité d’identités et de cultures) pratiquant ce que Mithad le pharmacien soufi de la chaussée d’Haecht appelait joliment "le regard aimant".

Nous sommes aujourd’hui dans un moment tout à fait particulier, symptomatique de la nécessité d’engager et de mener un dialogue inter-convictionnel. C’est avec ces mots que Jean-Pol Hecq a ouvert le colloque de La Pensée et les hommes sur le thème : "Que peut-on attendre d’un dialogue inter-convictionnel ?" Il faut apprendre à accepter les différences et s’en nourrir. Même si le chemin du dialogue est un chemin ardu.