Opinions Une opinion d'André Flahaut, Ministre d'Etat.


En prévision du Ve sommet Afrique-UE qui doit se tenir en novembre 2017 à Abidjan, Mme Federica Mogherini a tenu à rappeler, ce 15 mai dernier, la détermination de l’Union européenne à travailler au renforcement de ses relations avec l’Afrique, et à constituer cette thématique en priorité pour les années à venir. La Haute Représentante de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité a mis l’accent sur les liens d’amitié qui unissent nos deux continents (1) – des liens qui me sont chers. Cette déclaration d’intention, dont je salue l’opportunité, m’invite toutefois à défendre une vision du partenariat cohérente aux valeurs qui sont les miennes : le respect mutuel et la solidarité.

Disons-le d’emblée, les relations euro-africaines méritent un partenariat largement renouvelé et capable de s’inscrire dans la durée. Celui-ci doit viser les citoyens dans leur diversité et s’appuyer sur les forces vives de la société civile. Je pense spécialement au secteur associatif, aux mutualités, aux collectivités locales et à la jeunesse – l’un des grands espoirs de l’Afrique. Il est indispensable de construire des liens renforcés entre nos deux continents : ceci veut dire renoncer aux vieux réflexes paternalistes et dépasser le seul échelon des relations inter-gouvernementales. La prospérité et la paix sont à ce prix.

En tant que socialiste, bien sûr, mais avant tout en tant qu’humaniste et progressiste, le partenariat que je défends s’appuie sur trois piliers : l’attention portée à l’humain avant tout, l’encouragement démocratique et la promotion d’une croissance équitable.

Priorité à l’humain : vers une société plus juste

L’humain doit constituer le fil rouge du partenariat. Impossible de bâtir des sociétés prospères sans protéger les plus âgés ni sans investir pour les plus jeunes. L’accès universel et gratuit à l’éducation, mais aussi aux soins de santé est un enjeu décisif. Il en va de la dignité des personnes. Il en va de leur bonne intégration également. Comprenons bien : l’objectif d’une société plus juste concerne à la fois les États, les ONG, les associations, les institutions de recherche, etc.

Très concrètement, dans une société ouverte et solidaire, la place de l’individu est au centre. Les décisions politiques doivent être taillées à la mesure des femmes et des hommes qui devront les vivre. Dans une société où l’émancipation prévaut, chacun doit pouvoir bénéficier d’un même accès aux droits, à l’éducation, à la culture et aux services publics. Partant, la place des femmes dans l’espace social doit être promue et protégée. Leur rôle est déterminant. Notre combat, en Europe, pour l’égalité des genres va dans cette direction. C’est ici le sens du progrès. Le partenariat Afrique-UE doit, lui aussi, s’en nourrir. Une telle égalité vise le partage équitable du travail, du pouvoir, du temps et des rôles dans la sphère publique comme dans la sphère privée.

Mettre l’humain au centre du projet, c’est aussi penser ensemble la stimulation de l’emploi sur le continent africain, la réduction de la pauvreté et la question migratoire. La déclaration politique adoptée au sommet de La Valette en novembre 2015 a permis d’établir cinq axes prioritaires : (1) prévenir les migrations irrégulières ; (2) favoriser les migrations légales ; (3) renforcer la protection des migrants et des demandeurs d’asile ; (4) lutter contre la traite des êtres humains ; (5) améliorer la coopération en matière de retour. Nous devons travailler dans cette voie et garantir la cohérence de ces cinq piliers parce que l’immigration est un droit fondamental. Les drames humains, qui chaque jour se nouent, appellent de notre part des réponses concrètes. Nous avons le devoir de bâtir des ponts plutôt que de construire des frontières.

De l’épanouissement individuel au bien-être collectif

La démocratie, plurielle et transparente, représente l’horizon du partenariat euro-africain. Elle doit prévaloir dans tous les domaines. Impossible de transiger : sans respect des libertés d’expression, d’engagement et de représentation, il ne peut y avoir de relation de confiance ni d’émancipation authentique. L’ouverture de l’espace public, l’indépendance des médias et le libre accès à Internet sont, à cet égard, essentiels.

Aider les individus à reprendre le contrôle de leur avenir et à être des citoyens actifs : tel est l’enjeu, car l’épanouissement de chacun est la condition du bien-être de tous. En Belgique comme ailleurs, les socialistes et les sociaux-démocrates s’efforcent de bâtir des sociétés établies sur trois principes : l’inclusion, la cohésion et les droits humains. Notre partenariat, tourné vers l’amélioration globale des conditions de vie, doit s’en inspirer autant que les faire vivre. En même temps, il ne saurait être question d’exporter ni de transposer des modèles conçus ailleurs, mais d’œuvrer ensemble pour dessiner la voie d’une relation libre et équilibrée.

Au reste, il ne peut y avoir de démocratie sans renforcement de la puissance publique ni de bonne gouvernance sans un budget décent. En tant que socialiste, je milite pour l’annulation intégrale des dettes bilatérales et multilatérales des pays africains. Les économies ainsi réalisées permettraient de répondre aux besoins de base des populations – des besoins relatifs aux infrastructures, aux soins de santé, à l’enseignement et à la sécurité des personnes.

Croissance solidaire et logique de développement partagé

Quant à la croissance, le partenariat doit s’attacher à promouvoir le secteur public et à reconstruire sur de nouvelles bases les liens économiques qui unissent l’Afrique et l’Europe. La croissance ne peut faire fi des droits humains ni des valeurs fondamentales de justice et de solidarité. La durabilité environnementale, la dignité humaine et le bien-être de tous doivent être placés au fondement de la création de richesse. Les rapports économiques et commerciaux que l’Europe entretient avec le continent africain doivent être repensés en profondeur. Le progrès social et économique nécessite de substituer au système de libre-échange en vigueur un modèle orienté vers le « juste échange ». Nous devons tâcher de tisser des liens et non de les détruire.

Dans le cadre du partenariat, la mise en œuvre d’une logique de développement partagé s’impose au premier chef – tout particulièrement face aux choix libre-échangistes défendus aujourd’hui par l’UE. Ces choix risquent de consacrer et, plus encore, d’accentuer les déséquilibres existants entre les marchés de nos deux continents. En tant que socialiste, je m’y oppose. Par contraste, j’encourage les échanges trilatéraux (Europe-Afrique-Chine, Inde, Liban… ou tout autre partenaire) qui permettent de sortir des logiques malsaines d’allégeance et de domination.

À mes yeux, l’avenir des relations euro-africaines – qu’elles soient bilatérales ou trilatérales – passe par la complète redéfinition des Accords de partenariat économique et la promotion d’échanges gagnant-gagnant. En somme, il nous faut convertir l’actuel modèle d’exploitation des ressources locales, lequel est destructeur des liens sociaux et de solidarité, en un modèle de co-développement respectueux des individus comme de l’environnement.

Ceci étant, impossible d’ignorer qu’il ne saurait y avoir de développement économique sans sécurité, ni de sécurité sans développement économique. L’un et l’autre s’avèrent indissociables. À l’instar de Mme Mogherini, je salue les efforts et les avancées notables des pays du « G5 Sahel » en termes de mutualisation des forces et surtout de lutte contre le terrorisme – leur priorité. Nous devons leur donner les moyens d’agir. L’amélioration des conditions de vie des populations du continent africain passe incontestablement par-là, notre partenariat aussi.

Continuer d’encourager l’Union africaine

En tout état de cause, l’intégration régionale représente un moyen efficace de garantir la paix, la stabilité et le bien-vivre collectif. Malgré ses difficultés, ses crises et ses doutes, l’Union européenne constitue l’exemple d’une très belle réussite. Elle a contribué à élever le niveau, mais aussi la qualité de vie de tous les peuples d’Europe. Main dans la main, il nous appartient maintenant d’œuvrer à renforcer l’Union africaine afin qu’elle porte, plus encore qu’aujourd’hui, la cohésion et la prospérité sur tout le continent.

Respect mutuel, partage des compétences et des connaissances, cohérence du projet et coordination des acteurs doivent constituer les mots d’ordre du partenariat que j’appelle de mes vœux. Un partenariat dans lequel l’humain doit s’imposer avant tout.


→ (1) https://ec.europa.eu/avservices/ebs/schedule.cfm?page=1&date=05/15/2017&institution=Council#s366103.