Opinions
Une opinion de Nicolas Marquis, professeur de sociologie à l'Université Saint-Louis à Bruxelles.


L’irrévérence, la vérification et la relativisation sont parmi les meilleurs outils de l’esprit critique. Mais la méfiance paranoïaque, le fact-checking maladif et le relativisme du "tout se vaut" le mettent en danger.


Qu’est-ce que l’esprit critique ? Sa définition s’apparente à l’Arlésienne : dès qu’on s’en approche, elle nous échappe.

L’esprit critique est l’objet d’un paradoxe frappant. D’un côté on craint de plus en plus fréquemment son amenuisement ou sa disparition (le récent rapport de l’AGL sur la propension des étudiants à développer ou non une attitude critique offre un écho lointain à la récente enquête de l’Observatoire du conspirationnisme en France, qui faisait le constat que 8 Français sur 10 adhéraient à au moins une théorie du complot). D’un autre côté, nous vivrions une époque où l’esprit critique serait la chose la mieux partagée du monde. Demandez à qui que ce soit s’il s’estime critique. Il y a de fortes chances qu’on vous réponde "Moi ? Bien évidemment !" Etre ou ne pas être critique ? Le problème est de savoir de quoi on parle.

Etre critique, c’est…

Dans le sens commun, être critique serait d’abord se méfier de tout, et ensuite s’exprimer, donner son avis (surtout si celui-ci est négatif). Dans l’enseignement supérieur, on impose l’esprit critique comme un but et comme un devoir. Pas facile cependant d’expliquer en quoi cela consiste. On y dit qu’avoir l’esprit critique, ce n’est pas "juste" s’exprimer ou se méfier, ou en tout cas pas de la même manière. Les étudiants peuvent vivre assez mal ce décalage : les "bons élèves" voient parfois leurs travaux qualifiés de "pas assez critiques" lorsqu’ils développent une attitude trop scolaire. D’autres reçoivent exactement le même reproche lorsqu’ils sont au contraire imprudents. A ceux qui essayent d’être critiques, on leur dit fréquemment qu’ils le sont trop ou mal, alors qu’ils pensent authentiquement bien faire en donnant un avis sur un texte ou un fait de société.

Toujours dans l’enseignement supérieur, on oscille entre une présentation de la critique comme un art (qu’on maîtrise ou non) et un ensemble de techniques pas franchement excitantes (référencer ses sources, respecter des protocoles de démonstration, etc.) qu’il suffirait d’appliquer. La plupart des étudiants ont à suivre des cours de méthodologie dans lesquels ils apprennent ces techniques, mais il faut bien reconnaître qu’un nombre non négligeable d’entre eux n’en perçoivent pas l’intérêt.

Au mieux, ils continuent au cours de leur formation à subir ces obligations comme d’absurdes marottes d’enseignants un peu monomaniaques. Au pire, ils le vivent comme l’exercice d’un pouvoir de disqualification des savoirs alternatifs exercé par des intellos confortablement installés dans leur tour d’ivoire et sans prise avec le "vrai monde".

L’esprit critique est, dans la pratique scientifique, une opération de l’esprit minutieuse et prudente qui interroge systématiquement des assertions et des faits en les examinant à partir de différents critères. Au-delà de cette austère définition, il s’agit d’une posture qui devrait favoriser l’inconfort, le doute, la patience et l’incertitude, plutôt que le contraire. Or, c’est peu de dire qu’une telle attitude n’offre plus aujourd’hui un rendement très élevé. Notre contexte valorise plutôt des prises de positions courtes et tranchées, qui ne laissent pas vraiment de place aux "c’est peut-être plus compliqué que ça", "ça dépend", "je ne sais pas" ou "la marge d’erreur est trop importante".

Ne pas faire dans la dentelle

Il y a certaines raisons morales à cela : dans une société où l’autonomie individuelle et le choix personnel importent, chacun se voit affublé d’une série de droits et de compétences (voyez l’image de l’étudiant déjà capable et compétent sur laquelle se base le décret Paysage). Exprimer son avis le plus largement possible, comprendre le monde à partir de la façon dont il nous touche "personnellement" sont des pratiques légitimes voire prestigieuses.

D’autres raisons sont d’ordre technologique. Parmi celles-ci : la disponibilité immédiate d’une quantité phénoménale de données, couplée au fait qu’il est très difficile d’obtenir une information fiable quant à leur sujet; des formes d’expression courtes, immédiates, sans filtre; et peut-être surtout les effets non encore mesurés des silos, des réseaux sociaux et des algorithmes qui tendent à mettre chacun en contact avec des contenus qui confirmeront ses prises de position.

On comprend que, dans un tel contexte, nombreux sont ceux qui pourraient être tentés de ne pas faire dans la dentelle : autant se méfier également de tout (ou au contraire faire confiance au premier venu) et parler avec ses tripes (ou au contraire tout rapporter à un principe supérieur, religieux ou autre), cela semble être à la fois plus facile, percutant et lisible que cette frileuse et incertaine position critique d’universitaire. Et les problèmes ne s’arrêtent pas là : il est de moins en moins rare d’observer des étudiants chercher à retourner la pratique critique contre elle-même, par exemple en exacerbant le doute raisonnable pour développer des théories du complot ou appuyer des idéologies (créationnisme…)

Si l’irrévérence, la vérification et la relativisation sont parmi les meilleurs outils de l’esprit critique, la méfiance orientée et paranoïaque, le fact-checking maladif, le relativisme du "tout se vaut" sont autant de menaces pour celui-ci. Que faire ?

Quelles solutions ?

La première étape est sans doute de poser un diagnostic dépassionné et sérieux, mais il faut aussi aller au-delà de la lamentation et se donner les moyens pédagogiques. Est-ce une question de capacités à travailler chez les étudiants ? Sans doute en partie. La maîtrise relative du français, les savoirs acquis ou non à la sortie du secondaire, la gestion de l’environnement numérique, sont des éléments déterminants, et il faut sans doute se demander si nous pouvons continuer à considérer comme acquises un certain nombre de ces compétences.

Mais on commettrait une grave erreur en considérant qu’il suffirait de donner aux étudiants de meilleurs outils pour la critique, tout en faisant comme si de rien n’était pour le reste. Qu’on le veuille ou non, les publics étudiants changent, se diversifient. Ils portent des bagages et des visions du monde que l’on connaît très peu. Construire des dispositifs qui s’adressent uniquement au "bon élève qui voudrait bien mais ne peut point" serait passer à côté du fait qu’un nombre croissant d’étudiants ne perçoivent tout simplement pas ou plus le sens d’une attitude critique, et ne se contentent plus de la promesse d’un retour futur sur investissement ( "Vous verrez bien, un jour ça va vous servir !") Le travail des enseignants doit désormais intégrer, au-delà du "comment être critique", l’explicitation du "pourquoi le jeu en vaut la chandelle". Car il est un point fondamental : au-delà des techniques, l’attitude critique supposera toujours des qualités morales comme l’honnêteté, sans lesquelles elle tournera à vide ou produira des effets pervers. Autrement dit, il est impossible d’adopter (et d’enseigner !) une attitude critique si on n’en perçoit pas le sens.

Cela étant, il faut bien reconnaître que de telles propositions risquent de ne pas peser très lourd si l’environnement moral et technologique continue à rendre de moins en moins lisible et de plus en plus risible une critique prudente, patiente et humble. L’avenir du "je ne suis pas sûr" semble en effet assez sombre.

Nicolas Marquis est coauteur de "Pratique de la lecture critique en sciences humaines et sociales", Dunod, 2018 (avec E. Lenel et L. Van Campenhoudt).