L'école de l'échec : jusqu'à quand ?

ALAIN DESTEXHE Publié le - Mis à jour le

Opinions

Sénateur MR

Résultats catastrophiques, en lecture, mathématiques et sciences. Inégalité maximale : les écarts entre les meilleurs et les moins bons sont les plus grands de tous les pays industrialisés et les diplômes des parents déterminent beaucoup plus qu'ailleurs la réussite scolaire. Plus grave encore, la situation se détériore depuis les années 70. Dans l'ensemble, notre enseignement reste un puissant instrument de reproduction sociale. Pour les plus socialement défavorisés, il constitue un véritable déni de démocratie.

L'évaluation, moteur de l'amélioration

Face à ces constats édifiants, avec Guy Vlaeminck et Vincent Vanderberghe, nous avons proposé une réforme renforçant l'Etat dans sa mission d'éducation. Des mesures réalistes, simples à mettre en oeuvre et peu coûteuses reposant sur trois mesures principales : l'évaluation, l'autonomie de gestion et un stop pédagogique.

D'abord, l'évaluation externe des résultats par des épreuves standardisées à l'échelle de la Communauté française, quatre fois au cours de la scolarité. Le but est de mesurer les performances pour mieux informer l'élève, les parents et les professeurs et de prendre des mesures correctrices, avec pour premiers bénéficiaires probables les élèves les plus faibles. C'est aussi permettre aux établissements de se situer par rapport à d'autres selon une grille simple (dans la moyenne, au-dessus ou en dessous) mais en tenant compte du profil socio-économique des élèves. Il ne s'agit donc pas d'un classement absolu, mais de permettre aux équipes pédagogiques de mesurer l'efficacité de leurs pratiques par rapport à des écoles comparables. Cette systématisation des évaluations a pour objectif de créer une culture d'amélioration de la performance au sein de l'institution scolaire. Enfin, une publicité raisonnable de résultats objectifs pourrait déstabiliser bien des clichés et couper court à la rumeur, qui est, par défaut, la seule base sur laquelle s'opère aujourd'hui la sanction du public dans un système fait de libre choix et de financement à l'élève.

Ensuite, l'autonomie des établissements qui existe déjà dans une certaine mesure dans le libre et que nous proposons de généraliser dans tous les réseaux, y compris celui de la Communauté française. Cette autonomie porterait sur l'engagement des professeurs, la gestion des moyens et les choix pédagogiques. Aujourd'hui, on demande aux directeurs d'améliorer la qualité de la gestion mais sans leur donner aucune marge de manoeuvre pour atteindre cet objectif.

Enfin, une autonomie pédagogique totale des professeurs sans aucune injonction ministérielle. Les professeurs auraient à leur disposition des centres de ressources pédagogiques ou de formation continue, mais chaque école serait libre de choisir ses méthodes. Cette revendication à plus d'autonomie revient régulièrement dans les enquêtes menées auprès des enseignants qui sont submergés de directives ou de circulaires. Des dégâts considérables ont été causés aux élèves par un enthousiasme excessif pour des méthodes pédagogiques insuffisamment testées.

Confrontés à des performances insatisfaisantes, instruits par un florilège d'études démontrant tantôt l'inefficacité ou l'iniquité de pratiques fort répandues comme le redoublement, les (trop) nombreux responsables de l'enseignement sont souvent tentés par la manière autoritaire. Mus par les meilleures intentions du monde, certains interdisent et imposent à coup de textes réglementaires (interdiction des devoirs ou du redoublement, par exemple). Cette pratique de la gouvernance nous paraît aujourd'hui condamnée à l'échec. Elle heurte de front le sens professionnel des enseignants et leur attachement fort et croissant à leur autonomie. Nombre de décideurs surestiment le pouvoir ordonnateur de l'action étatique traditionnelle. On ne peut impunément mélanger des principes de gouvernance antagonistes: celui de la mise en concurrence des écoles et celui de la planification centralisée avec son cortège de statuts, directives et autres décisions à motiver sur le plan administratif. Tous les compromis ne sont pas bons.

Autonomie et contrôle

Le vrai changement ne peut provenir que de l'infléchissement graduel et en grande partie autonome de la conduite des professionnels de terrain. Et la plupart sont a priori disposés à faire plus et mieux dans l'intérêt des élèves. La gouvernance intelligente est celle qui conçoit la politique scolaire sur le mode de l'aide et du cadrage de leur action. Au réflexe de la commande et de l'injonction administrative ou pédagogique - signe de la prégnance d'un modèle largement déconnecté de la réalité institutionnelle et de la culture scolaire en Communauté française - il faut substituer celui de la relation contractuelle, où moyens financiers et humains et autonomie d'usage sont la contrepartie de l'adhésion à un nombre limité d'objectifs, précisément formulés et vérifiables.

Dans «Démocratie ou particratie?» (1), nous avons discuté des réticences qu'entraîne, à tort, le principe de l'évaluation dans le secteur public. Constatons, pour le regretter, que la future évaluation de l'enseignement sera confiée à la commission de pilotage qui regroupe les principaux acteurs de l'école (pouvoirs organisateurs, syndicats,...) ce qui n'est évidemment pas une garantie d'indépendance.

Des réformes simples et réalistes

Les réformes ici proposées ont, à notre avis, l'avantage d'être à la fois assez simples à mettre en oeuvre et réalistes dans le contexte francophone. Simples, car elles n'impliquent pas de changements des structures de l'enseignement mais seulement l'application de quelques principes de gestion qui tendent à se généraliser partout dans le secteur public à travers le monde. Evoquer, comme le font certains, les caractéristiques de notre système pour refuser d'aborder franchement la question de sa (bonne) gestion relève de la malhonnêteté intellectuelle ou du corporatisme. Réalistes, car elles évitent les grandes utopies, comme la fusion des réseaux ou un nouveau refinancement aléatoire d'ailleurs largement hypothéqué par les augmentations salariales accordées par le gouvernement précédent. Par rapport au PIB, la Communauté française investit dans l'éducation des moyens comparables à ceux de la Flandre et des pays voisins. Les études du professeur Deschamps ont montré que le déficit de performance ne provenait pas d'un sous-financement. L'injection de milliards supplémentaires, sans réformes portant sur la gouvernance et l'évaluation des résultats, risque de ne déboucher sur aucune amélioration. Nous proposons de rechercher des formules originales qui permettent de lier, même de façon très modeste, les augmentations exceptionnelles des enseignants (donc hors carrière) à l'amélioration des résultats scolaires.

Pour conclure, il est difficile de comprendre que la publication des résultats de l'enquête Pisa de l'OCDE n'entraîne pas un sentiment de honte dans toute notre communauté et une réaction ferme. Ces résultats sont non seulement catastrophiques pour l'avenir de la Wallonie et de Bruxelles, ils sont humiliants pour le monde politique et enseignant.

(1) A. Destexhe, A. Eraly, E. Gillet, Démocratie ou Particratie : 120 propositions pour refonder le système belge, Labor, 2003.

© La Libre Belgique 2004

ALAIN DESTEXHE

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM