Opinions

Une opinion d'Alain Schmidt et de Jean-François Horemans, respectivement professeur-chercheur en management et docteur agrégé en sciences politiques et sociales.


Vincent de Coorebyter considère que l’école, aujourd’hui, fait échouer parce qu’elle n’est pas assez exigeante. Remettons les pendules à l’heure !

Les propos de Vincent de Coorebyter en matière d’enseignement laissent rêveur. Selon lui, "l’école, aujourd’hui, fait échouer parce qu’elle n’est pas assez exigeante, pas assez rigoureuse dans ses méthodes, pas assez courageuse dans ses évaluations", autant de fautes attribuées à la "pédagogie de la bienveillance". A rebours du "magnifique travail déployé en France par Jean-Michel Blanquer", poursuit quant à lui le chroniqueur Etienne Dujardin.

Le travail dont il est question est un catalogue d’évaluations, comme si les apprenants devaient être réduits au statut de perpétuels mis en examen. A force d’évaluations, on identifierait donc les mesures à prendre pour rehausser le niveau des classes. Il s’agirait de mesures coercitives puisque la "bienveillance" causerait des dommages irréversibles à l’enseignement.

L’image est frappante : les étudiants ne viendraient plus à l’école pour apprendre mais pour être évalués puis classés par niveaux de réussite. Y a-t-il plus stigmatisant ?

Remettre les pendules à l’heure

Que démontre pareille démarche ? Que soixante années après son écriture, la "Lettre à une maîtresse d’école" rédigée par les Enfants de Barbiana conserve son actualité, elle qui dénonçait une école fonctionnant "comme un hôpital qui renverrait chez eux les malades et soignerait les gens en bonne santé".

Les opposants à la pédagogie de la bienveillance doivent être bien démunis pour se sentir obligés de la caricaturer pour mieux la critiquer. Il est grand temps de remettre les pendules à l’heure.

La pédagogie de la bienveillance ne suppose en aucun cas que l’école "baisse ses exigences, soit moins rigoureuse dans ses méthodes" ou encore "manque de courage dans ses évaluations". Elle devrait, si elle empruntait un seul de ces curieux chemins de traverse, être immédiatement qualifiée de pédagogie de la malveillance parce qu’elle programmerait des échecs en cascades dans la future vie active des milliers de "diplômés à la légère" qu’elle déverserait chaque année sur les voies sans fin de l’inemployabilité.

Tout au contraire, la pédagogie de la bienveillance invite les apprenants à la seule activité qui, selon Bernard Rey, doit animer la classe : apprendre.

Les principes

Elle s’appuie, à rebours des pièges de la facilité, sur des matières et des supports exigeants dont la qualité démontre aux apprenants la considération, la capacité d’apprendre, bref, la confiance que l’enseignant investit en eux.

Elle remplace l’autoritarisme imposé par l’enseignant à une classe qui le craint mais n’apprend pas, par l’autorité que la classe reconnaît à l’enseignant eu égard à la considération que lui démontre la qualité d’enseignement dont il fait bénéficier ses élèves.

Elle écarte les risques associés à des évaluations stigmatisantes et non porteuses de sens parce que s’appuyant sur des chiffres blessants qui n’apportent aucune information aux élèves. Elles les remplacent par des démarches évaluatives qui, selon Astolfi, font de l’erreur un outil d’apprentissage et de la copie annotée un précieux guide qui permettra d’éviter que les fautes commises ne se trouvent répétées à l’avenir par des élèves qui finissent sinon par ne pas jamais apprendre tant ils sont tétanisés par le risque de se tromper.

Ne pas céder à la facilité

L’enseignant adepte de la pédagogie de la bienveillance n’a rien d’un bon-papa gâteau qui distribue des points comme on offre des bonbons. C’est un être exigeant qui ne cède rien à la facilité. Il n’adresse pas un savoir comme on distribuerait du courrier, il veille à sa compréhension par tous les membres de ses classes parce que le contrat pédagogique qui le lie aux générations d’élèves qui se succèdent devant lui est un acte synallagmatique dont les bénéfices doivent être partagés par tous et non réservés à quelques-uns.

A rebours total de l’image erronée qu’exposait l’ancien ministre français de l’éducation Xavier Darcos, le pratiquant de la pédagogie de la bienveillance n’est pas un être passif qui attend sans rien faire qu’un jour, l’inspiration anime enfin l’esprit d’un élève. C’est au contraire un investisseur, un être dynamisant qui anticipe les besoins de sa classe, qui lui montre combien il croit en chaque élève, en sa capacité à apprendre, à maîtriser avec lui les matières enseignées peu importe l’évolution de leur niveau de difficulté. C’est un enseignant qui a compris que l’on ne peut pas faire pousser les roses en tirant dessus.

2 184 jours à l’école

Terminons par un petit calcul.

En moyenne, chaque élève passe 182 jours en classe au cours de chaque année scolaire. Si l’on considère six années d’enseignement primaire et six années d’enseignement secondaire, un élève aurait donc, au terme de sa scolarité obligatoire, passé 2 184 jours à l’école. Imaginons maintenant, pour faire simple, que chaque journée scolaire mobilise en moyenne cinq heures pleines de cours, nous cumulons 10 980 heures de cours vécues par chaque élève d’un bout à l’autre de son parcours scolaire.

Le nombre de compétences et d’informations auxquelles chaque élève aura été confronté tout au long de ces 10 980 heures de cours donne le vertige.

Ce qui donne plus encore le vertige, c’est ce qui restera de ces montagnes de compétences et d’informations supposées partagées avec chaque apprenant pendant son parcours scolaire, du moins si la pratique enseignante s’est bornée à cette épouvantable pédagogie bancaire que favorisent nombre de ces modèles de transmission dits exigeants, méthodiques et courageux dans leurs modes d’évaluation.

Ces modèles, dans leur majorité, ne forment que des perroquets capables d’apprendre par cœur un discours professoral partiellement compris, de le restituer sans plus dans le cadre d’évaluations qui mesurent davantage le stress des apprenants que leur maîtrise des matières enseignées puis d’oublier rapidement le galimatias entendu puis restitué sans avoir trop compris à quoi il pouvait bien servir. Ces méthodes valorisent les réussites de ceux qui réussiraient dans tous les cas de figure et disqualifient ceux que le savoir supposément réprouve, ceux qui se perdront bientôt dans les multiples voies de la relégation scolaire, de la faible diplomation et d’une inemployabilité programmée que la société leur reprochera, transférant sans état d’âme les exclus de l’intérieur de l’école vers le groupe des exclus de l’intérieur de la société.

Dans ces modèles supposément exigeants, méthodiques et courageux se loge un gaspillage sans nom qu’il serait temps de corriger enfin, en écoutant ces "nouveaux" pédagogues, qui se succèdent depuis Montessori et Freinet jusqu’à celles et ceux qui s’inscrivent dans la filiation de Philippe Meirieu, sous la bannière volontaire de cette pédagogie de la bienveillance, avant tout pédagogie de l’exigence du professeur envers lui-même et sa classe, afin de poser l’acte fondateur que décrivait André Malraux : "Tenter de donner conscience aux hommes de la grandeur qu’ils ont en eux".