Opinions
Une chronique de Cécile Verbeeren, prof de français dans une école secondaire d'Anderlecht.


Entendu ce matin à la radio : "La Belgique a un PIB de plus de 400 milliards d’euros et on voit que, dans les classements Pisa, nous ne sommes pas très bien classés, nous devons nous y mettre, sinon nos enfants seront des naufragés du numérique." Le numérique ? Dans la salle des professeurs, l’urgence qui existe derrière cette révolution ne semble pas inquiéter, comme si la menace était à mille lieues d’atteindre la forteresse de l’enseignement. Or, les scientifiques annoncent qu’à l’horizon 2030, le cerveau humain sera concurrencé par l’intelligence artificielle ! C’est dans treize ans. Il est grand temps que l’enseignement y apporte toute son attention, le risque annoncé étant de former des jeunes inadaptés aux besoins professionnels de la société. Et pourtant, en posant la question aux élèves des classes de 6e année en technique de qualification qui ont comme option le tourisme, la réponse est claire : le numérique ne remplacera jamais les rapports humains. "Vous ne vous rendez pas compte, Madame, les clients fréquenteront toujours les agences de voyage. Ce qu’ils aiment, c’est le contact humain, c’est pas la vitesse. Qui va leur raconter les petites anecdotes de voyage sur tel ou tel pays ? Pas les ordinateurs !"

L’intelligence artificielle n’est autre qu’un programme informatique particulier qui dépasse les capacités du cerveau humain, pas dans tous les domaines, mais en tout cas dans plusieurs. Le cerveau humain pourrait donc être remplacé, ce qui annonce une révolution radicale dans l’histoire de l’humanité. Celle-ci nous concerne tous pour peu que nous soyons capables de réfléchir et de penser. L’enseignement risque d’être englouti par cette vague… car les ordinateurs s’annoncent des milliers de fois plus puissants que les cerveaux des élèves, si bien préparés qu’ils soient, et beaucoup moins chers.

Dès lors, comment remodeler la formation de nos jeunes ? D’après les scientifiques, selon un postulat bien précis : l’apprentissage transmis aux jeunes devrait être un complément et non un substitut à l’intelligence superficielle. "Même si on est né avec le numérique, qu’on est accro, on aime bien quand on est obligé de le mettre de côté. On a besoin de contacts humains, de sociabiliser. Sinon l’humanité meurt." (sic)

L’école doit continuer à aller là où l’intelligence artificielle ne dépasse pas le cerveau humain. L’idée est d’éviter les apprentissages trop techniques. Il s’agit de redécouvrir les humanités et développer toujours plus l’esprit critique. Ce qui touche au fondamental redevient le défi de l’école : tisser les liens, non seulement au niveau des connaissances, mais aussi au niveau des relations humaines, des cultures qui constituent chacun, de leur histoire et de l’Histoire. "Nous, ce qu’on aime, c’est venir à l’école pour les contacts humains ! À la maison, on est tout le temps derrière l’écran, on n’a pas envie de ça à l’école."

L’école a le devoir de former des jeunes capables d’être multidisciplinaires dans leur humanité. Pour cela, elle évitera le découpage des tâches et des savoirs, prônera la réflexion globale. Certaines filières emmènent les jeunes vers des apprentissages de plus en plus techniques. Or, dans ce domaine, l’intelligence artificielle surpasse le cerveau humain. Là où l’Homme restera dominant, c’est, d’une part, dans sa connaissance de la culture, particulière et générale et, d’autre part, dans le développement de sa personnalité. Cette liberté de penser, qu’aucune machine ne possède, permet l’émancipation et l’épanouissement de tout un chacun.

Là où tous les jeunes peuvent exceller, c’est sans aucun doute dans les rapports humains, quel que soit le métier qu’ils exerceront. Pour qu’un lien se tisse, il faut avant tout faire preuve d’humanité et cela, les ordinateurs ne pourront jamais le remplacer. Alors, à nos bouquins ! Transmettons à ces jeunes désireux de s’épanouir l’ingrédient le plus simple et pourtant le plus désappris : l’humanité.