Opinions
Une chronique d'Etienne de Callataÿ (*). 


Les récentes turbulences boursières ont été expliquées par de bonnes nouvelles économiques. Le bien ferait-il mal ?


David Ricardo, grand économiste et agent de change comblé, a montré, en filigrane de la théorie dite des avantages comparatifs, que ce qui est bon pour un groupe social donné, dans son cas les Portugais, ne l’est pas forcément au détriment d’un autre, en l’occurrence les Anglais. Bien entendu, il ne saurait être question de nier qu’il puisse y avoir des conflits d’intérêts catégoriels dans nos sociétés, mais, à cela, nous songeons facilement. Ce qui frappe, c’est que deux siècles après Ricardo, nous avons encore du mal avec l’idée que ce qui est bon pour l’un puisse simultanément être bon pour l’autre. La récente chute des Bourses en témoigne.

Il y a aujourd’hui un large consensus entre économistes pour estimer que l’économie gagnerait à ce que la part relative du revenu national allouée au "facteur travail" cesse de se contracter et enfin raugmente. Ceci est souhaitable à différents égards, qu’il s’agisse du dynamisme de la demande, de l’incitation à se former et à travailler, de la possibilité financière pour les ménages d’adopter des comportements plus durables ou de la capacité à investir dans le capital humain. Cette affirmation qui serait apparue il y a une génération comme un propos de syndicaliste est maintenant entendue aussi bien à Davos qu’au conseil d’administration du FMI.

De son côté, la Bourse a tout intérêt à ce que l’économie se porte au mieux. C’est même la meilleure chose qui puisse lui arriver. Certes, à court terme, s’observent des déconnexions entre évolution économique et performance boursière, avec des phases de bulles et de panique sur les marchés. Toutefois, dans la durée, rien de tel pour les actionnaires qu’une économie en bonne santé. Un graphique qui montrerait sur le très long terme l’évolution conjointe de l’économie et de la Bourse afficherait deux lignes fort proches l’une de l’autre.

Pourtant, lors des récents trous d’air sur les marchés, on a réentendu l’adage selon lequel "ce qui est bon pour l’économie ne l’est pas forcément pour Wall Street". Et cette pensée est largement partagée, vu l’explication de ces turbulences par l’annonce d’une - légère - accélération du rythme de hausse des salaires aux Etats-Unis. Le raisonnement sous-jacent est simple : plus de salaires, c’est moins de profits et des taux d’intérêt plus élevés, deux développements qui vont nuire à la Bourse, de telle sorte qu’il faut se dépêcher de vendre.

C’est évidemment une vue statique et réductrice. C’est en particulier ignorer qu’une hausse des salaires peut faire grandir le gâteau économique, au bénéfice de toutes les parties. Au-delà du simplisme du raisonnement, il faut mettre en exergue la vue antagoniste du monde qu’il trahit. C’est la vue de Donald Trump : "Si c’est bon pour les Chinois et les Mexicains, c’est que cela doit être mauvais pour les Américains." Or, s’il est vrai pour une entreprise donnée que la bonne nouvelle pour un concurrent - par exemple, qu’il a remporté un marché - est une mauvaise nouvelle pour elle, d’un point de vue macroéconomique, la convergence d’intérêt entre les parties domine. Une bonne nouvelle pour l’économie est une bonne nouvelle pour le monde de l’entreprise et donc pour les Bourses.

Cette vue antagoniste porte aussi sur les autorités. Ici, ce qui est redouté est que les banques centrales resserrent le robinet. Or, les banques centrales n’ont pas des intérêts opposés à ceux de la Bourse. Elles sont mues par un objectif de bien commun, au service de la santé à long terme de l’économie, et cela, loin d’effrayer les Bourses, devrait les conforter.

On a déjà fort à faire avec les fausses nouvelles, les "fake news". Que l’erreur d’analyse n’en rajoute pas en transformant les bonnes en mauvaises.

(*) : Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu