Opinions Une opinion de Cédric Fairon, Benjamin Heyden, Jean-Marie Klinkenberg, Marie-Louise Moreau, Bernadette Mouvet, Dan van Raemdonck, Marianne Saenen, Julie Wauters et Marc Wilmet, tous membres du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles.


Son objectif de justice en faveur du groupe des femmes entre en contradiction avec un autre objectif d’équité, celui de ne faire circuler que des textes clairs, accessibles au plus grand nombre. Objectif qui implique d'alléger les contraintes formelles pesant sur le français écrit, celles de l’orthographe, par exemple.


La langue ne sert pas qu’à communiquer : c’est aussi un pouvoir (il n’est pas nécessaire de s’appeler Bouygues ou Trump pour le savoir : contrôler le verbe, c’est s’assurer la maitrise sur l’univers). Et c’est encore un instrument qui sert à catégoriser l’univers : si le langage exprime notre pensée, il modèle aussi celle-ci.

Les questions de langue ne sont donc pas des amusettes pour esthètes désœuvrés ou pour aimables scrabbleurs : elles peuvent traduire de violents rapports de force (une violence dont les victimes ne sont pas conscientes, le langage dans lequel elle advient étant réputé celui de tous).

C’est dans le cadre de ce travail quotidien contre la violence et l’exclusion qu’il faut replacer la guerre qui fait aujourd’hui rage sur le front de l’écriture dite inclusive.

Et pour cela, il faut se rappeler que la lutte pour l’inclusion présente bien des facettes.

Féminisation des noms de métiers, grades et titres.

Une de celles-ci a sans nul doute été la féminisation des noms de métiers, grades et titres.

En effet, l’utilisation de termes au masculin pour désigner les fonctions occulte le rôle, déjà limité, que les femmes jouent au sein du corps social. Car, contrairement à ce qu’énoncent doctement certains grands prêtres de la pureté langagière, quand il s’agit de désigner une ou des femmes, les termes masculins ne sont pas "neutres" ; et les enquêtes sociolinguistiques montrent qu’ils ne sont pas interprétés comme renvoyant exclusivement à une ou des femmes. (Si je dis que j’ai parlé à un enseignant, on comprendra que mon interlocuteur était un homme. Si je dis que j’ai parlé à des enseignants, on comprendra qu’il s’agissait soit d’hommes seulement, soit d’hommes et de femmes. Mais on ne pensera pas prioritairement qu’il s’agissait seulement d’enseignantes).

En outre, le genre hiérarchise : les fonctions prestigieuses ne se disaient naguère qu’au masculin (madame le directeur et madame le Recteur, mais institutrice et vendeuse…), et, chose établie également, de telles dénominations inhibent celles qui voudraient briguer ces fonctions.

On comprend donc que les États démocratiques aient voulu intervenir sur la terminologie dont ils ont la responsabilité, afin d’enrayer ces mécanismes d’exclusion. Pour la Francophonie, ce fut le cas du Québec qui, en 1979 déjà, prenait des mesures de féminisation. Il fut tôt suivi par certains cantons suisses, puis par la Belgique francophone, où un décret de 1993 impose la féminisation des titres à toutes les institutions publiques. Et en France, où bien des pesanteurs se font encore sentir, puissamment symbolisées par les oukases d’une Académie tardigrade, l’évolution est spectaculaire.

Inclure la moitié du monde, ce sera donc mobiliser systématiquement des termes au féminin lorsqu’il s’agit de désigner une femme ou un ensemble de femmes.

Objectifs de clarté et d'accessibilité

Mais comment faire pour désigner équitablement des ensembles composés d’hommes et de femmes ? L’objectif de justice poursuivi ici en faveur d’un groupe peut entrer en contradiction avec un autre objectif d’équité, dont les bénéficiaires sont cette fois toutes les citoyennes et tous les citoyens : celui de ne faire circuler que des textes clairs, accessibles au plus grand nombre. Objectif qui implique d'alléger les contraintes formelles pesant sur le français écrit (celles de l’orthographe, par exemple).

Les formes doubles (du genre les utilisatrices et les utilisateurs) désignent de manière très explicite le caractère mixte de ces ensembles ; et il est des contextes où elles peuvent se recommander, comme les offres d’emploi. Mais elles encombrent rapidement la lecture, et on ne saurait donc les utiliser qu’avec modération.

Alors, recourir à des formes doubles abrégées (par un point médian, des crochets, des parenthèses…) ? Ces formes complexifient aussi la lecture, tant pour les lectrices que pour les lecteurs. Les nouveaux procédés mis en vedette dans l’actualité ne devraient donc être utilisés que de manière parcimonieuse, et seulement dans des textes brefs ou schématiques, comme des tableaux.

La langue propose d’ailleurs diverses autres solutions pour qui veut s’en saisir. On peut par exemple recourir à des formulations neutres (l’équipe de la rédaction au lieu de les rédacteurs, votre dossier au lieu de le dossier des candidats). Mais si on tente d’éviter à la fois le masculin ET les formes doubles, abrégées ou non, cela rend encore plus difficile la tâche, déjà complexe, de la rédaction de textes. L’écriture dite inclusive peut donc être vue comme nuisant à l’appropriation de la langue, pour la lecture et pour l’écriture.

Le genre non marqué convient pourtant aux emplois généralistes : personne ne pense qu’il n’y a que des hommes à Liège, quand je dis que cette ville compte 200.000 habitants.

Il reste enfin la solution de faire alterner les différentes ressources de la langue, classiques et modernes, en ayant toujours à l’esprit que les textes doivent être non seulement inclusifs, mais aussi le plus accessibles possible.

Conjurer l'exclusion

Il faut donc, lorsqu’on pense à conjurer l’exclusion, mesurer la portée des moyens langagiers que l’on met en œuvre : certaines pratiques inclusives d’un certain point de vue peuvent être exclusives d’un autre.

Il convient aussi de ne pas se focaliser sur les faits de langue. Si l’égalité grammaticale visée par l’écriture inclusive devait n'être qu'un paravent, une astuce jouant du symbolique pour laisser perdurer les inégalités salariales ou sociales en les masquant, cette mesure serait plus qu'une mauvaise farce : ce serait une hypocrisie et une imposture. Or l’écart des rémunérations entre hommes et femmes reste spectaculaire. Au sein de l’UE, en 2014, les femmes gagnaient en moyenne 16,4 % de moins que les hommes (une différence plus importante encore —elle passe de 10 à 23 % en Belgique— si l’on tient compte de la répartition inégale de la durée des carrières).

Le combat langagier n’est donc qu’un paragraphe d’un long texte dont on ne voit pas la fin : le grand livre des luttes pour la justice. Un paragraphe modeste. Mais quand on sait le rôle que jouent les représentations lorsqu’il s’agit des rapports sociaux, on se convainc que, modeste, ce paragraphe est indispensable.


p.s. On pourra prendre ici connaissance de l’Avis du Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur l’écriture dite inclusive.