Opinions

Psychothérapeute, sexologue, écrivain

Pour accéder au procès, je dus d'abord forcer les barrages de l'inertie environnante: amis, psychanalystes, écrivains, universitaires et intellectuels confondus ne comprenaient pas mon intérêt d'aller à Arlon. Mais plus ils affirmaient indifférence et lassitude face à cette affaire, plus ils renforçaient ma détermination d'y assister.

Ce procès devint mon laboratoire des perversions humaines, miroir redoutable de l'aptitude à la cruauté, à l'horreur, à la planification du meurtre sexuel, et leur déni au plus profond de nous.

Nous aurions donc une responsabilité dans la reconnaissance et l'analyse du crime qui est le fait de l'espèce humaine. S'en détourner ou considérer l'affaire Dutroux comme un phénomène isolé nous rend coupables et condamne les victimes une deuxième fois.

Pourquoi la salle d'écoute d'Arlon était-elle à moitié vide? Une audience constituée essentiellement de retraités de la région. Pas de classes de rhétoriciens, pas d'étudiants en droit, pas de psychologues, pas de criminologues... ! Sans la présence assidue de «l'Observatoire Citoyen» sur place et de quelques journalistes perspicaces, le procès s'éloignerait et son ombre se déploierait.

L'écrit vint au procès

En préparant mon départ pour le procès, je m'étais munie de livres. Seule, sans leur aide précieuse, je me serais égarée. D'éminents écrivains: Sade, Georges Bataille, Valentine Penrose, Hugo Claus, et deux psychanalystes: Daniel Sibony et Serge André se trouvaient dans mon bagage et me parlaient en filigranes des protagonistes du procès.

Malgré huit années d'expériences dans les prisons belges, je me demandais encore quel est la raison ou la cause qui précipite l'individu vers le passage à l'acte criminel. Le meurtre était la plupart du temps impulsif, irraisonné, accidentel ou volontaire mais très mal organisé. Au cours de ces années de prison, je crois avoir rencontré quatre ou cinq grands pervers, mais ce nombre est peut-être beaucoup plus élevé car leur art de la dissimulation et de la séduction est si élaboré que j'ai probablement été trompée et manipulée sans m'en apercevoir. Il y a vraisemblablement plus de pervers sadiques en liberté que derrière les barreaux tant ils parviennent à déjouer notre vigilance.

Daniel Sibony, dans l'ouvrage «Perversion», écrit: «Chacun a des éclats de perversion, mais le pervers est ce point où les éclats font révélation, éblouissement.»

Mes «éclats de perversion», je les retrouve dans mes écrits, mes rêves, mes fantasmes: crime, viol, inceste... ils seront réinjectés aux livres et me préserveront de mes pulsions.

Depuis l'enfance, les monstres nous «éblouissent» : ogres dévorateurs d'enfants, loups, sorcières effrayent et fascinent, car ils mettent en scène nos propres dualités: amour-haine, captation et possession de l'autre.

Oui, les quatre inculpés révèlent des tranches de mal qui se découpent de nous, pour certains en fines lamelles, pour d'autres en tranches plus épaisses. Alors, qu'est-ce qui nous distingue des accusés et en quoi ce procès peut-il devenir une source d'enseignement?

La systématisation, la mise en place d'un programme, d'une planification, tels sont les éléments déterminant le crime organisé dans ce procès. Nous savons que le prédateur isolé ou le pédophile enlève seul son unique victime, la consomme et la tue très vite. A l'inverse, Dutroux enlève deux victimes et toujours avec l'aide d'un complice. Une pour lui et une pour les commandes... Il prend l'argent des clients mais ne lâche pas facilement sa proie. Déjà enfant, il ne partageait pas, privant ses frères et soeurs de leur part du gâteau. Comment un personnage aussi égocentrique aurait-il cédé son butin à un autre? Bien entendu, il était le premier à consommer «ses» vierges.

Nihoul ne s'attendait pas à traiter avec un individu aussi récalcitrant, encore plus escroc et manipulateur que lui. Trente fois, il téléphona pour qu'on le soulage des «pannes» de son Audi, puis, ne vit rien venir. Tel est pris qui croyait prendre. Après avoir flirté longtemps avec les blousons dorés de Bruxelles et brûlé toutes ses cartouches, Nihoul se trouva bien dépourvu et afin d'honorer son fastueux carnet d'adresses, il s'adressa au patineur de charme, violeur des caravanes qui, au fil des années, s'était perfectionné dans l'art de la capture et des soporifiques. Sans doute le hâbleur a-t-il été hâblé, «l'homme d'affaire» piégé par le petit ferrailleur!

Georges Bataille, dans «L'Erotisme», dit: «La volupté est d'autant plus forte qu'elle est dans le crime, et que, plus insoutenable est le crime, plus grande est la volupté.» En cela les protagonistes du procès rejoignent dans l'horreur celui qui fut nommé le plus abject criminel de tous les temps: Gilles de Rais, dont les actes du procès furent brillamment analysés par Bataille et adaptés par Hugo Claus, Michel Tournier et Pierre Mertens.

Le psychanalyste Serge André, lors d'une conférence sur la pédophilie à Lausanne en 1999, disait: «Le rapprochement avec le procès de Gilles de Rais me paraît s'imposer car ce dernier ne se contentait pas d'avoir des relations sexuelles avec les enfants qu'il enlevait, mais il les mettait systématiquement à mort après les avoir torturés, suivant en cela l'exemple de quelques illustres empereurs romains, tels Tibère et Caracalla. Pourtant, la comparaison a ses limites. Contrairement à Gilles de Rais, Dutroux, qui est en cela un sujet exemplaire de notre société occidentale contemporaine, avait une motivation mercantile. Il faisait commerce d'enfants.»

En 1432, Gilles de Rais, maréchal de France à la tête d'une immense fortune, massacra près de 800 enfants durant sept années. Bataille nous dit: «Dans ce drame plein de sang, nous ne pouvons oublier ce qu'avant toutes choses annonce le personnage de Rais: il n'est pas n'importe quel homme du monde, mais un noble, cet homme de guerre, cet ogre, qui violait et tuait des petits enfants, est d'abord un privilégié.» Le notable n'agissait pas seul, il s'entourait de complices qui vivaient à ses dépens à condition de lui procurer des enfants.

Les intermédiaires, les «ferrailleurs» de l'époque, sont connus et furent condamnés à mort avec lui. Hugo Claus a remarquablement ressuscité la verve théâtrale du monstre dans sa pièce «Gilles et la nuit».

«Oui, mes complices je les nomme: Sillé, Rogé de Briqueville, Poitou, Rossignol, Henriet... m'ont prêté assistance dans le mal... infligé aux enfants...

...égorgés d'inhumaine façon... découpés en morceaux et brûlés... horriblement torturés... commis avec les enfants cités le péché de luxure et le péché mortel de sodomie... parfois tandis qu'ils étaient vivants, parfois après leur mort... parfois tandis qu'ils agonisaient»...

Cette jouissance dans le mal, Gilles de Rais la partage aussi avec Erzsébet Bathory, née en 1560 qui appartenait à la lignée des rois de Hongrie. Un siècle après Gilles, Erzsébet, qui redoutait de perdre sa beauté, exécuta, tortura près de 600 jeunes filles et se baignait dans leur sang en espérant que ces sacrifices humains la maintiendraient jeune et belle.

L'ouvrage que Valentine Penrose lui a consacré, «La comtesse sanglante», dépeint les traits de cette veuve sanguinaire orchestrant ses mises à mort, aménageant les salles de torture dans ses châteaux avec l'aide de ses servantes. Celles-ci étaient rémunérées pour lui fournir de jeunes vierges et participaient aux actes de sadisme puis éliminaient les corps vidés de leur sang.

Gilles de Rais et Erzsébet partagent également le même goût pour les caves, les souterrains, les cryptes pour exécuter leurs crimes. «Dès qu'Erzsébet arrivait quelque part, son premier soin était de chercher la place où établir une salle de torture: qu'elle soit secrète, que les cris soient étouffés.»

Valentine Penrose nous décrit les lieux: «Les mauvaises odeurs ne lui répugnaient pas; les caves de son château sentaient le cadavre; sa chambre, éclairée par une lampe à l'huile de jasmin, sentait le sang répandu sur le plancher au pied même du lit. (...)»

Caves, citerne, matrice, vagin, excréments, trous...

Dutroux creuse des trous, il enterre les victimes en lui, elles lui appartiennent, ses mortes doivent descendre au fond Dutroux et y rester.

Quant à Michèle Martin, descendant dans la cave, ouvrant la porte sur l'insoutenable et découvrant sa propre horreur. Elle a peur, non pas des fillettes agonisantes mais bien de sa monstruosité. La cache lui renvoyait en miroir son reflet de «bête féroce».

Les cris vains aux procès

Les pervers psychopathes sont trop heureux de parler, de s'exhiber, de maquiller et cacher leurs crimes mais aussi de laisser une signature sous les corps qui permettrait de les démasquer.

Serge André écrit dans «Le sens de l'holocauste» : «Le pervers ne passe à l'acte que pour être entendu. Il se satisfait fondamentalement de discourir, d'argumenter, de persuader, de corrompre.» Ainsi Dutroux, possédé par la jouissance d'étaler ses forfaits, tombe au piège de son narcissisme, et lors de son arrestation dit: «Je vais vous donner deux filles» ensuite, il fait le tour de ses propriétés et indique où sont enterrés ses «trésors».

L'aveu est l'ultime extase du pervers. Il se donne en spectacle et jouit de l'effet sidérant qu'il produit sur celui qui l'écoute. Le désir de raconter tous les détails de l'horreur l'emporte sur le fait de les dissimuler.

Gilles de Rais n'a pas résisté à la tentation de l'aveu car il savait que l'étalage de ses crimes répugnants allait fasciner. Il devint tout puissant dans ses aveux, le maître des mots pour exprimer l'horreur, il possède l'auditoire et le fait trembler.

Dutroux ne peut résister au plaisir d'associer dans son discours les mensonges et la vérité, la morale du bien et du mal, le coupable et la victime. Il incarne lui-même ces dualités à la perfection et si l'on arrêtait d'autres coupables, il regretterait probablement de perdre son statut d'être à la fois le plus monstrueux et le plus pitoyable.

Gilles de Rais fut inculpé avec les cinq complices exécutant ses ordres, Erzsébet avec les quatre servantes qui enlevaient et suppliciaient les jeunes filles avec elle. Mais, dans le procès Dutroux, seuls les complices comparaissent. Où sont donc passés les Gilles et Erzsébet de notre temps? L'actualité et la littérature nous prouvent que l'histoire se répète très souvent. «Les 120 journées de Sodome» n'existent pas que dans les livres et Sade, du fond de sa prison, le pressentait déjà.

© La Libre Belgique 2004