Opinions

C'est la rencontre improbable. Celle d'un écrivain vivant à Paris, bientôt membre de l'Académie française, et d'un prêtre belge, aujourd'hui responsable de la catéchèse pour le diocèse de Tournai et vicaire dominical à Beaumont. Ils furent présentés l'un à l'autre en 1989, par un directeur de collection chez Gallimard, qui lui-même avait rencontré le jeune prêtre quand il célébrait la messe du matin à Saint-Thomas-d'Aquin à Paris. Hector Bianciotti et Benoît Lobet se sont, semble-t-il, d'emblée reconnus, l'un ayant quitté le Dieu de son enfance, l'autre voué à ce même Dieu dont il sait la grâce comme les silences.

Ces jours-ci, paraissent les «Lettres à un ami prêtre» d'Hector Bianciotti avec les réponses qu'il a reçues de Benoît Lobet: de vraies lettres, sans fioritures littéraires, dans lesquelles personne ne se déguise, l'un avouant le manque qui le dévore, l'autre exposant l'Espérance qui le nourrit.

Qui est Hector Bianciotti? Fils de Piémontais émigrés en Argentine, né en 1930, il connut la vie lente, pauvre et rituelle de la pampa. Dans ce milieu paysan, il eut la révélation de la beauté en écoutant chez sa grand-mère un des deux seuls disques qu'elle possédait: des airs de «La Traviata». Soudain, écrira-t-il, il eut «l'impression d'un monde à l'intérieur du monde, d'une grandeur venue d'ailleurs, de l'irruption d'une grâce dans la réalité».

Son père lui permit de faire des études au petit séminaire des franciscains de Cordoba. A 14 ans, il y fit la découverte de l'amour; à 15, celle de Paul Valéry. Il assimila la volonté du poète du «Cimetière marin» d'isoler la poésie de toute autre substance qu'elle-même «à l'idéal de la chasteté, aussi fondamental qu'inaccessible à ma nature. Une manière de théologie succédait à une autre... Dans cette nouvelle clarté, je perdais mon ombre. Dieu m'évitait-il? Il m'abandonnait au sentiment de la faute». A 18 ans, il informa le supérieur qu'il n'entrerait pas au noviciat des franciscains.

Hector partit pour Buenos Aires, où il vécut quatre ans d'amours diverses et de travaux modestes. Il s'embarqua ensuite pour l'Europe, visita l'Italie de ses ancêtres, puis gagna Paris où il se fixa. Comme Ionesco, Semprun, Kundera et d'autres, il commença à écrire ses livres en français, tels «L'Amour n'est pas aimé» (1982), «Sans la miséricorde du Christ», Prix Fémina 1985, ou «Seules les larmes seront comptées» (1989). Des romans qui collent à la terre, à la trame ordinaire des jours, mais imprégnés d'une poésie qui n'est pas dans les choses mais dans la façon de les voir; qui touche quelquefois au fantastique, si le fantastique peut être une lumière d'aube ou de crépuscule qui dore les visages et allonge les ombres; qui surgit comme un souffle même très léger, à peine une caresse, capable pourtant d'arracher les êtres et les heures à leurs pesanteurs d'échec et d'ennui.

Le lecteur y pressent parfois une présence d'on ne sait qui, on ne sait quoi, et l'auteur sans doute moins que personne, ayant renoncé au seuil de sa vie d'adulte au Dieu dont une sensualité irrésistible et, peut-être, une fermeture sacerdotale l'avaient éloigné.

Dans une précieuse préface, René de Ceccaty, qui vient de publier un excellent portrait de Pasolini, fait ce constat: dans l'esthétique de Bianciotti règne un profond sentiment de «sacré», une forme d'agnosticisme teintée de nostalgie. Il va plus loin: l'idée de Dieu ne fut jamais absente de son oeuvre, celle-ci peut même être vue comme «une méditation sur l'absence de Dieu».

C'est cet écrivain qui, à soixante ans, rencontra un prêtre belge, ordonné en 1984, qui n'en avait que trente-deux. Benoît Lobet est agrégé de philosophie et de lettres classiques et maître en théologie. Il vit sa vocation religieuse avec intensité, mais n'oppose pas à ceux qui cherchent et qui doutent les certitudes doctrinales qui forment, si j'ose dire, le nécessaire squelette de la foi catholique, mais non sa chair ou son sang, dont le pape Benoît XVI vient de rappeler dans une magnifique encyclique qu'il est l'Amour.

Un dialogue d'ouverture et d'amitié s'est donc instauré entre les deux hommes. Très vite, on réalise que Lobet ne cherche pas à «convertir» Bianciotti, mais à éclairer sa marche, à apaiser ce qu'on appelait, au siècle de Pascal, l'inquiétude du coeur. Ainsi, quand l'écrivain lui cite Georges Bataille - «La seule vérité de l'homme, enfin entrevue, est d'être une supplication sans réponse» -, le prêtre lui rappelle la scène de la femme adultère dans l'Evangile de Jean: alors que ses accusateurs ont quitté la place l'un après l'autre, elle se tient seule devant Jésus. Saint-Augustin a résumé ce face-à-face en une formule formidable: «Relicti sunt duo, miseria et misericordia» (ils sont restés à deux, la misère et la miséricorde). Et Lobet d'enchaîner: «Telle est pour moi la prière, et les prières vocales ont leur nécessité, en ce qu'elles nous reconduisent à ce regard double porté sur notre abîme et sur l'abîme plus grand encore de l'amour que Dieu nous porte - et ainsi, je réponds peut-être à une remarque de votre lettre précédente».

On l'aura compris, tout lecteur peut, à sa façon, prendre sa part dans cet échange de lettres. Leur publication paraît même comme une invitation en ce sens. Elles vont de 1989 à 1994, encadrant la parution en 1992 d'un beau récit autobiographique: «Ce que la nuit raconte au jour». J'en ai rendu compte à l'époque dans ce journal. J'apprends maintenant que Lobet lui a envoyé le jour même mon article. Dans la lettre qui m'en remercie, Hector Bianciotti me rappelait un dîner au «Cheval marin», marché aux Poissons, et me signalait que notre conversation l'avait incité à atteindre, dans ce nouvel ouvrage, «non pas à la simplicité, qui n'est rien, mais à une sorte de complexité transparente».

Ces deux mots se lisent en filigrane dans la relation entre Bianciotti et Lobet. Ils lient l'art au désir, l'indicible à l'aveu, la pudeur au véridique, la maîtrise à la fragilité. La complexité transparente, c'est le verre lumineux mais friable soufflé au sortir des brasiers de Murano, ce sont les alexandrins purs et cruels de Phèdre ou de Bérenice, ce peut être une musique de Schubert réunissant la jeune fille et la mort, ou l'Exultet de la nuit de Pâques qui fait reculer cette même mort. La complexité transparente, ce sont sans doute aussi les mots décoiffants de Benoît XVI dans sa première encyclique: «Aimer son prochain est aussi une route pour rencontrer Dieu, et fermer les yeux sur son prochain rend aveugle aussi devant Dieu».

Que s'est-il passé depuis 1994? L'ouvrage se termine brusquement sur une carte postale envoyée par Bianciotti de la Piazza Navone à Rome. Est-ce un secret entre eux et Dieu, ou en saurons-nous un jour un peu plus? Respectons ce silence, en nous réjouissant qu'une telle «correspondance» puisse s'échanger entre des hommes de notre temps; elle permettra à des lecteurs de se sentir un peu moins étranger sur la terre.

Dans «Ce que la nuit raconte au jour», Bianciotti évoque son enfance dans la pampa, immense, plate, balayée par un vent «en provenance de l'origine du monde», vastitude que «l'aube en s'ouvrant dénude» et que la lumière de midi anéantit: «Dans ces contrées là-bas, le centre du monde se déplace avec chaque homme qui marche et toutes les distances rayonnent à partir de ses pas». N'est-ce vrai que dans la pampa? Je voudrais croire qu'à la verticale de Dieu le centre du monde se déplace avec chaque homme qui marche, même si ce n'est pas dans sa direction, et même si, comme le pense Bianciotti, l'amour n'est pas aimé.

«Lettres à un ami prêtre», par Hector Bianciotti et Benoît Lobet, Ed. Gallimard, 170 pp., env. 15 €.

© La Libre Belgique 2006