Opinions
Une opinion de Jean Hindriks, Docteur en sciences économiques, Itinera Institute.


L’analyse de l’efficacité de l’enseignement suppose une capacité de s’affranchir de la rhétorique pour prendre des décisions tranchées sur les attentes souhaitables en matière de performances des étudiants.


L’enseignement doit répondre aux trois objectifs suivants : la liberté, l’équité et l’efficacité (1).

La liberté d’enseignement, c’est notamment la liberté des opinions qui, comme le suggérait très tôt Condorcet, "ne serait plus qu’illusoire si la société s’emparait des générations naissantes pour leur dicter ce qu’elles doivent croire" ("L’instruction publique", 1791).

L’objectif d’équité fait référence à l’égalité devant l’enseignement et l’égalité des chances. Cet objectif est souvent au cœur de débats animés et certains n’hésitent pas à rejeter cet objectif sous prétexte qu’il induit un nivellement par le bas. Cette crainte n’est pas fondée. Mieux : l’excellence et l’égalité des chances font la paire (2).

L’objectif de l’efficacité de l’enseignement est moins discuté et pourtant il est tout aussi fondamental. Examinons donc de plus près cet objectif d’efficacité.

L’efficacité impose tout simplement à notre système éducatif d’avoir une valeur ajoutée, d’avoir un impact et d’atteindre certains résultats compte tenu des ressources mobilisées tout au long du processus. L’efficacité peut être mesurée, à court terme, sur la base des performances scolaires ou, sur le long terme, à l’aune de la réussite ultérieure de nos enfants devenus professionnels, chefs d’entreprise ou citoyens. On reproche parfois à l’efficacité de venir saper les valeurs essentielles d’un enseignement de qualité.

Efficacité, sur quelles bases ?

La difficulté découle en partie d’une incompréhension liée à la signification du terme "efficacité". La notion d’efficacité est une idée d’une simplicité désarmante qui suppose que certains "inputs" soient transformés en "outputs" dans le processus de formation du capital humain. Tels des ingrédients, les inputs ou les ressources sont transformés en résultats, produits ou aboutissements. Par exemple, dans un contexte pédagogique, un enseignant et les moyens scolaires peuvent être considérés comme des inputs (même si l’enseignement et les moyens scolaires constituent une part importante du processus de transformation effectif) et les performances scolaires des étudiants comme un résultat.

L’efficacité permet certes d’atteindre des objectifs ambitieux, mais ce concept doit être traité avec précaution dans le domaine de l’enseignement et ce, pour plusieurs raisons. Premièrement, il nous appartient de définir de manière consensuelle la palette de résultats souhaitables et adéquats. Un système scolaire peut être jugé efficace car il produit des résultats élevés avec peu de ressources, mais si les résultats ne correspondent pas à ce qui est intimement souhaité, la sensation réelle est que le système n’est pas très efficace. Cela soulève des questions quant à savoir qui doit décider de ce que sont les résultats souhaitables de l’enseignement. Dans les milieux académiques, les résultats que le système éducatif est censé obtenir sont au centre d’un débat permanent.

Deuxièmement, même si nous parvenons à nous accorder sur le dosage optimal d’objectifs à poursuivre, les détracteurs de l’approche de l’efficacité dans l’enseignement craignent que la facilité de mesure influence négativement le choix des résultats que le système poursuit. En d’autres termes, ils craignent que la quête de l’efficacité l’emporte, parfois involontairement, en raison du recours à certains objectifs pédagogiques choisis davantage parce qu’ils sont simples à mesurer qu’en raison de leur valeur intrinsèque à long terme pour les étudiants pris individuellement ou pour la société au sens large. L’analyse de l’efficacité suppose une capacité de s’affranchir de la rhétorique pour prendre des décisions tranchées sur les attentes adéquates et souhaitables en matière de performances des étudiants.

Troisièmement, la distinction entre résultats pédagogiques et inputs n’est pas toujours simple à établir. Supposez qu’une école désire fournir un degré élevé d’attention personnalisée au travers du cursus qu’elle dispense. S’agit-il d’un intrant ou d’un résultat ? Si cette approche est onéreuse à mettre en œuvre, l’école qui poursuit cette stratégie sera plus chère, et si l’on ne considère que les performances académiques comme résultat standard, cette école sera considérée comme ayant des coûts élevés par rapport à ses résultats. Par conséquent, elle pourrait sembler inefficace pour la simple raison qu’elle a choisi de poursuivre un ensemble d’objectifs pédagogiques différents.

Un scandale

Ces difficultés ne doivent pas nous décourager car elles démontrent que l’objectif d’efficacité nous oblige à nous poser les questions fondamentales pour notre enseignement. L’efficacité de notre enseignement n’est pas bonne. Nous avons les taux de redoublement les plus élevés de l’OCDE en Fédération Wallonie Bruxelles. En outre, ce redoublement est concentré dans les familles socialement défavorisées avec un taux de redoublement cinq fois plus élevé que dans les familles aisées (voir graphique ci-dessous).

Même si l’ampleur du phénomène est moindre en Flandre, le redoublement y est aussi largement supérieur à la moyenne des pays de l’OCDE, et ce redoublement est quatre fois plus élevé dans les familles défavorisées. C’est un scandale auquel il est urgent de s’attaquer au plus vite.

--> (1) Dans mon récent livre "L’Ecole de la réussite" (co-édité avec le professeur Kristof Dewitte), nous proposons un cadre normatif pour l’enseignement qui rassemble ces objectifs.

--> (2) Dans notre livre, nous proposons une analyse fine et rigoureuse qui le montre.