Opinions

Une opinion écrite par une classe de rhétoriciens de l’Institut Saint-André d’Ixelles.


Nous sommes des élèves de rhétorique en option histoire à l’Institut Saint-André d’Ixelles. Nous travaillons régulièrement sur la presse et l’actualité, analysant des articles de fond, nous interrogeant sur les très controversées "fake news". Nous avons été interloqués par l’article "Le Kaiser, responsable de 18 millions de morts n’a jamais été jugé"(1) paru ce 10 novembre dans vos pages. Il commence par ces mots : "Autant il est clair que, sans Hitler, il n’y aurait pas eu de guerre en 1940, autant l’empereur Guillaume doit être tenu pour le responsable unique de cette première guerre mondiale qui a fait, militaires et civils confondus, 18 millions de morts". Comment, après plus de 4 ans de commémorations du centenaire de la guerre 14-18, est-il encore possible de désigner un unique individu comme seul responsable d’une guerre et de la mort de millions de personnes? C’est revenir à certaines idées du traité de Versailles et balayer 100 ans de recherche, c’est faire fi de l’esprit critique et de la responsabilisation de chacun dans la marche du monde. A 17 ans, nous tenons à développer notre point de vue, le plus nuancé et critique possible.

La responsabilité des autres nations européennes écartée

Cet article, dès la première ligne, écarte une quelconque responsabilité des autres nations européennes dans le déclanchement de la guerre. Nous ne réexpliquerons pas ici le mécanisme bien connu du système des alliances mis en place dès 1882 par l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne, renforcé en 1892 par la Russie et la France. Nous ne nous pencherons pas non plus sur l’attitude d’une France isolée et revancharde, ni d’une Russie fragilisée et inquiète devant la montée de la puissance Allemande... Arrêtons-nous cependant sur la situation en Autriche-Hongrie et en Serbie.

Pour le grand empire multi-ethnique austro-hongrois, la consolidation de ses postions dans les Balkans était une priorité. La plupart des historiens autrichiens dont A. Weigl [2], archiviste viennois, s’accordent pour affirmer que le vieil empereur François-Joseph de 84 ans et son entourage voulaient ce conflit contre la Serbie. En déclarant la guerre à son voisin, l’empire des Habsbourg provoque une déflagration mondiale que 4 ans de guerre ne suffiront pas à apaiser.

L’attentat de Sarajevo a souvent été considéré comme un prétexte pour mettre le feu aux poudres. Le nationalisme panserbe n’est pourtant pas un nouveau-né de l’année 1914, il se développe en Serbie des décennies avant la funeste journée du 28 juin. De plus, le climat est déjà particulièrement hostile entre la Serbie et l’Autriche depuis 1906. Selon l’australien Christopher Clark [3], le président serbe Pašić a joué un rôle trouble car, même s’il ne contrôlait pas le mouvement de la "Main Noire" dont faisait partie Principe, l’assassin de Françoise-Ferdinand, il était au courant qu’il allait se passer quelque chose et il n’avait pas averti clairement l’empereur d’Autriche des intentions du groupe terroriste. J-J Becker [4], lui, nuance l’image d’une Serbie nationaliste et unie soulignant qu’au sein du pays, certaines voix s’étaient élevées en faveur d’un accord avec l’Autriche et contre le refus de l’ultimatum du géant austro-hongrois.

La personnalité de Guillaume II

Revenons à la personnalité de Guillaume II qui semble bien plus complexe que ce qui est avancé. L’historien Henri Bogdan [5] affirme qu’avant 14, il ne prend pas de décisions "guerrières " et est plutôt en faveur de la paix durant les deux guerres balkaniques. Certains pourraient, il est vrai, y voir un calcul machiavélique pour mieux préparer l’explosion de l’année 14. Selon le géopoliticien Charles Zorgbibe [6], le Kaiser est loin d’être un monarque absolu. Durant la grande guerre, s’il reste commandant en chef de l’armée, il ne gouverne pas seul. De plus, ses généraux prennent fréquemment des décisions sans lui et le surnomment d’ailleurs "l’empereur absent". Ne doit-on donc imputer aucune responsabilité à la classe politique et militaire allemande pendant ces 4 années de conflit?

Quant aux relations entre Guillaume II vieillissant et Hitler, force est de constater qu’elles sont à nouveaux plus ambiguës que ce qui est dépeint dans votre article. Plusieurs historiens et chercheurs affirment que le Kaiser déchu s’est très vite distancié d’Hitler et du nazisme disant même sa honte d’être allemand après la nuit de Cristal de 1938 [7]. Il félicitera malgré tout le führer lors de l’entrée de la Wehrmacht à Paris en 1940. Hitler, celui sans lequel il n’y aurait pas eu de guerre en 1940, affirmait l'article du 10 novembre… Peut-être voulait-il parler de cette guerre qui débuta en 39 et que l’on peut elle-aussi imputer à de multiples facteurs, mais cela, c’est une autre histoire !

Une responsabilité partagée

En conclusion, la responsabilité de la guerre 14-18, de ses millions de morts, est partagée, cela ne fait aucun doute. Loin de nous l’idée de disculper le Kaiser allemand, mais cet article fait preuve d’un manque total de nuance. Comment expliquer une opinion aussi radicale et erronée alors que 25 000 articles sont parus sur le sujet depuis 1918 [8], et que, durant cette décennie de commémoration, plusieurs essais majeurs sont encore sortis concernant cette question? Depuis Fritz Fisher en 1961, personne ne semble défendre la thèse d’une responsabilité unique du conflit… Pour nous, primo-électeurs belges et européens de 2019, cette question est cruciale et dépasse largement les débats de spécialistes. Tenir 2 hommes pour seuls initiateurs de 2 guerres mondiales causant plus de 70 millions de morts, nous dédouane totalement de notre responsabilité d’électeur et de citoyen, est-ce là le message que vous voulez faire passer aux jeunes générations ?

[1] dans La Libre Belgique, samedi 10 et dimanche 11 novembre 2018, p.6., par E. Przybylski

[2] B. GAUCEQUELIN, Vienne, l’amnésique, 29 septembre 2014 sur www.liberation.fr, page consultée le 13 novembre 2018.

[3] Ch. CLARK, Les somnambules, été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, 2013.

« Le déclenchement de la guerre de 14-18 n’est pas un roman d’Agatha Christie à la fin duquel nous découvrons le coupable, debout près du cadavre dans le jardin d’hiver, un pistolet encore fumant à la main. Il n’y a pas d’arme du crime dans cette histoire, ou plutôt il y a en a une pour chaque personnage principal. Vu sous cet angle, le déclenchement de la guerre n’a pas été un crime, mais une tragédie »

[4] J.-J. BECKER, L’ombre du nationalisme serbe dans Vingtième siècle, revue d’histoire, 2001/1, n°69, p 7-29.

[5] H. BOGDAN, Le Kaiser Guillaume II, dernier empereur d’Allemagne, Tallandier, 2014.

[6] Ch. ZORGBIBE, Guillaume II, le dernier empereur allemand, Ed. de Fallois, 2013.

[7] J. FRANCK, Qui était donc le Kaiser ?, 23 septembre 2013 sur www.lalibre.be, page consultée le 13 novembre 2018.

[8] L. MUSSAT, Nouveaux regards sur l’origine du conflit, 2014, sur www.le journal.cnrs.fr, page consultée le 13 novembre 2018.