Opinions

Comment ne pas voir que les neuf dixièmes des élèves sont rivés jusqu’à l’obsession à leur téléphone, comme s’il s’agissait d’un organe vital? Je suis contre la pédagogie zéro contrainte!

Une opinion de Tristan Ledoux, enseignant en école secondaire, professeur de philosophie, de littérature et de sémiologie en Ecoles Supérieures des Arts à Bruxelles et auteur de "Impressions d'école" (Bernard Gilson Editeur, 2008).

J’essaierai d’être aussi bref que direct. Les enseignants n’aiment pas les longs discours sur l’enseignement, et ils ont raison : qu’elle soit devant eux ou derrière eux, la journée est toujours trop longue et ils n’ont plus envie d’entendre parler de ce qui justifierait que l’on reconnaisse enfin la « pénibilité » de leur métier.

En exposant les griefs qui suivent, je voudrais, à partir de mon expérience et de celles dont je suis témoin ici et là, dans les lieux et les moments trop rares où l’on parle vraiment de ce qui ne va pas à l’école, dire ce qui est. Je crois que cette réalité ne peut être éludée plus longtemps, sauf à vouloir s’enfoncer dans le déni et persister dans un aveuglement aussi préoccupant qu’irresponsable, au regard des objectifs que nous nous fixons lorsque nous exerçons notre métier, même avec un minimum d’exigence et un maximum de tolérance.

Partons du problème de la langue. Il ne faut pas être professeur de français pour constater que ce vecteur primordial du savoir et de la communication est en train de s’appauvrir d’une manière inquiétante, au point de ne plus permettre, dans bien des cas, de véhiculer l’information que ses usagers tentent de transmettre. Voyez les productions des élèves, même ceux des classes terminales : leurs travaux écrits, suivant les témoignages de la plupart des enseignants, sont en passe de devenir illisibles, ou du moins traduisent une consternante indigence d’expression : orthographe affligeante, syntaxe aberrante, ponctuation absente ou non maitrisée, vocabulaire d’une pauvreté sidérante, incompétence flagrante en matière d’argumentation, discours incohérents, révélant de toute évidence une incompréhension des textes, des problématiques et des notions, quelle que soit leur nature, et ceci d’autant plus s’ils exigent un minimum d’abstraction…

En cause : l’attention. En effet, l’illettrisme est fille de l’inattention. Dès lors, comment ne pas voir que les neuf dixièmes des élèves sont rivés jusqu’à l’obsession à leur téléphone, comme s’il s’agissait d’un organe vital ? C’est le cerveau tout entier qui est capturé par cet engin diabolique - n’ayons pas peur des mots. Ajoutons à cela la turbulence permanente qui règne dans les espaces intermédiaires, et nous avons là un cocktail qui anéantit toute possibilité de lire une phrase jusqu’à son terme. Rappelons alors cette évidence : tout apprentissage réel suppose un décrochage du présent immédiat. Or, n’est-il pas aussi évident que l’écran du portable et la turbulence incontrôlée des interactions suffisent à rendre ce décrochage impossible ?

Apprendre, c’est parvenir à se projeter ailleurs, là où l’on ne se tient ni physiquement, ni affectivement, ni sensiblement. Il est très difficile de réunir les conditions qui permettent ce décentrement, cette abstraction.

L’écriture est l’activité qui, par excellence, permet ce mouvement. Or la dévalorisation de l’écrit par l’image et les médias visuels, orchestrée par l’industrie consumériste des technologies de la communication, encouragée par un environnement familial souvent trop peu vigilant, gangrène les processus d’apprentissage, détruit les efforts nécessaires à l’acquisition des savoirs, bref anéantit l’école, tout en la rendant responsable de cette déliquescence et en lui demandant de redresser la situation. 

L’une des raisons majeures de cet empoisonnement technologique (mille fois répétée, mais rarement entendue), ce n’est pas seulement qu’il fait main basse sur l’attention des élèves, c’est qu’il donne une satisfaction immédiate à toutes leurs demandes, une réponse immédiate à tous leurs stimuli, si bien qu’au bout du compte ils deviennent incapables de différer leurs désirs, n’ont plus de patience, ne peuvent plus attendre et ne supportent plus l’ennui. 

De plus, dans son usage adolescent, le portable ne les arrache à eux-mêmes que pour les rabattre sur leurs doubles : tout le contraire d’un savoir, tout le contraire de la rencontre d’une altérité qui les transformerait, ou les élèverait. Car enfin le selfie, le chat par textos et les jeux vidéo n’apportent finalement rien de plus, à des egos qui se cherchent, que des satisfactions spéculaires parfaitement illusoires.

Que pouvons-nous encore constater du côté des élèves ? Un sentiment répandu d’impunité : ils réussiront quoi qu’il advienne et sont persuadés qu’il suffit de ne pas dépasser certaines limites comportementales pour que tout s’arrange en fin de compte. Quand on leur transmet un mauvais résultat, c’est bien entendu une injustice, une vengeance de la part de l’enseignant, qui n’a pas su s’y prendre. 

En aucun cas, ils ne se remettent en question, n’admettent leurs erreurs, ne daignent faire l’effort de les comprendre. Le tort ou la faute se trouve du côté de l’enseignant : c’est lui qui n’a pas su expliquer le problème, la consigne ou la notion ; c’est lui qui n’a pas bien compris ce qu’a voulu dire l’élève, même si celui-ci n’a pas réussi à formuler ce qu’il voulait dire. Au besoin, l’élève fera intervenir des agents extérieurs pour rétablir le « bon droit » (parents, recours en tous genres…) 

Ces nouvelles dispositions réglementaires ont des effets pratiques très insidieux, parce qu’elles instaurent un régime de négociation sans fin qui incite l’enseignant à ne plus croire en sa propre intelligence et dont le but inavoué est de destituer une autorité académique que l’on accuse d’être sélective et budgétairement contre-productive.

Jusqu’où pouvons-nous baisser les bras et rester aveugles devant tant d’immaturité et d’inconséquence ? A quel niveau de profondeur situons-nous le seuil minimal de tolérance, en ce qui concerne les compétences pédagogiques, parmi lesquelles la non-maîtrise de la langue nous signale ici toute l’étendue du désastre qui s’annonce ?

La solution tient peut-être en deux mots, deux mots qui désignent des postures que nous avons de plus en plus de mal à tenir : distance et exigence. Ou encore : respect et rigueur. On peut toujours rêver : interdire vigoureusement l’usage du portable à proximité des cours, pouvoir expulser les élèves vers une « étude » où il s’agit d’étudier, et non de jouer aux cartes ou de s’abrutir sous écouteurs, établir de véritables sanctions qui exerceraient un effet décourageant, refuser l’accès aux cours à ceux qui les perturbent ou refusent de se plier aux règles qu’ils imposent, oser mettre en échec ceux qui ne remplissent pas les conditions pour passer à l’étage supérieur… 

Il ne s’agit pas d’une attitude nostalgique rêvant d’un retour à la bonne vieille autorité d’antan, nous savons bien que ce n’est ni possible, ni souhaitable. Il s’agit seulement de ne pas croire à un enseignement « sympa », encadré par du copinage ou du familialisme, (voire, dans certaines zones, par un communautarisme sectaire et obscurantiste), n’entraînant aucun sacrifice de la part des enseignés, et laissant libre cours au « principe de plaisir », au détriment de tout « principe de réalité ». 

Malheureusement, je crois que la situation que je dénonce n’aura une chance de se modifier qu’à la faveur d’une improbable prise de conscience collégiale au sein des établissements scolaires, et d’un ressaisissement plus improbable encore de la société civile des adultes et des pouvoirs publics. On n’est donc pas sorti de l’auberge. Et il y a du pain sur la planche.