L'encyclopédie Wikipedia, notre Moyen Age virtuel

Steve FULLER Publié le - Mis à jour le

Opinions

L'encyclopédie en ligne Wikipedia est le projet intellectuel collectif le plus impressionnant jamais lancé - et peut-être réalisé. Il exige à la fois l'attention et la contribution de toutes les personnes soucieuses de l'avenir du savoir.

Compte tenu de la vitesse à laquelle ce site de référence est devenu un élément immuable du cyberespace, son véritable sens est passé largement inaperçu. Depuis son sixième anniversaire en 2007, Wikipedia figure constamment parmi les dix sites les plus fréquentés au monde. Il est chaque jour consulté par 7 % des 1,2 milliard d'internautes, et son taux d'utilisation croît plus vite que celui d'Internet dans son ensemble.

Toute personne disposant d'un minimum de temps, de compétences informatiques et s'exprimant avec clarté peut apporter sa contribution à Wikipedia. N'importe qui peut changer n'importe quelle entrée ou en ajouter une nouvelle, et les modifications apparaissent immédiatement afin que tous puissent les consulter - et éventuellement les contester.

La racine d'origine hawaïenne "wiki" a officiellement été ajoutée à l'anglais en 2007 pour désigner une chose faite rapidement - il s'agit en l'occurrence des changements apportés au savoir collectif. Quelque 4,7 millions de "wikipédiens" ont à ce jour prêté leur concours à 5,3 millions d'entrées, dont un tiers en anglais et le reste dans plus de 250 langues. Qui plus est, il existe un groupe relativement important d'irréductibles participants : environ 75000 wikipédiens font au moins cinq contributions par mois.

La qualité des articles est inégale, comme on peut s'y attendre avec ce type de processus autogéré, mais n'est pas uniformément mauvaise. Il est vrai que les sujets de prédilection de "geeks" frustrés sont détaillés de façon inquiétante, alors que les sujets moins attrayants restent souvent inexploités. Selon Cass Sunstein, professeur de droit à l'Université de Chicago, Wikipediaest désormais cité quatre fois plus souvent dans les décisions de justice que l'Encyclopedia Britannica. De plus, il ressort de la comparaison d'articles scientifiques extraits des deux encyclopédies, effectuée par Nature en 2005, que Wikipedia contient en moyenne quatre erreurs contre trois pour l'Encyclopedia Britannica. Cette différence s'est probablement réduite depuis lors.

Les fans de Wikipedia vantent ses mérites comme s'ils annonçaient l'arrivée d'un "Web 2.0". Si "Web 1.0" facilitait le stockage et la transmission de nombreux types d'information dans le cyberespace, "Web 2.0" est censé rendre l'ensemble du processus interactif, faisant tomber la dernière barrière qui sépare celui qui transmet de celui qui reçoit l'information. Mais nous avions déjà atteint ce stade - en fait, quasiment depuis l'aube de l'histoire de l'humanité.

La division entre les producteurs et les consommateurs de savoir a commencé à apparaître nettement il n'y a qu'environ 300 ans, lorsque les imprimeurs se sont vu accorder la protection royale contre le piratage dans un marché littéraire en rapide expansion. Le legs de leur succès, la loi sur le copyright, empêche toujours les tentatives de faire du cyberespace un lieu libre d'échange d'idées. Autrefois, les lecteurs et écrivains étaient plus rares, et il s'agissait souvent des mêmes personnes, qui avaient relativement peu d'accès direct au travail de chacun.

En effet, une version beaucoup plus petite, lente et fragmentée de la communauté de Wikipedia a vu le jour avec l'essor des universités en Europe aux douzième et treizième siècles. Les grands codex ornementaux du début du Moyen Age ont cédé la place aux "manuels" portables conçus pour le contact léger de la plume d'oie. Toutefois, les pages de ces livres étaient toujours faites de peaux d'animaux sur lesquelles il était facile d'écrire. Il était alors plus difficile d'attribuer la paternité d'un ouvrage, étant donné que le texte pouvait être une copie de l'original à laquelle s'ajoutaient les commentaires du copiste - et se modifiait donc à mesure que le livre passait entre d'autres mains.

Wikipedia a remédié à bon nombre de ces problèmes techniques. Tout changement d'une entrée laisse automatiquement une trace historique, pour que les entrées puissent être lues comme ce que les médiévistes appellent un "palimpseste", c'est-à-dire un manuscrit sur lequel on a réécrit successivement. En outre, les "pages de discussion" permettent de débattre de changements existants ou éventuels. Si les wikipédiens n'ont pas besoin de distribuer des copies de leur texte - chacun possède sa copie virtuelle -, l'esprit de la politique du contenu de Wikipedia demeure profondément médiéval.

Cette politique s'appuie sur trois règles : 1) aucune recherche originale ; 2) un point de vue neutre ; et 3) des données vérifiables. Ces règles sont conçues pour ceux qui disposent de matériel de référence mais n'ont pas autorité pour l'évaluer. Selon la conception pessimiste du Moyen Age, tous les êtres humains étaient égaux mais subordonnés à un Dieu impénétrable. Au mieux, on pouvait donc espérer une dialectique parfaitement équilibrée, et cette attitude conduisait à des débats scolastiques. Dans le cyberespace, la même pratique, souvent rejetée car qualifiée de "trolling", demeure le pilier du contrôle qualité de Wikipedia.

Wikipedia incarne un médiévalisme démocratique ne tenant pas compte des revendications d'expertise personnelle en l'absence de sources vérifiables. Pour réaliser pleinement cet idéal, la participation à Wikipedia devrait être obligatoire dans le monde entier pour les étudiants de premier et deuxième cycles et pour ceux qui préparent un Master. Les normes de conduite attendues de la part de ces étudiants correspondent exactement à la politique du contenu de Wikipedia : les rédacteurs d'articles ne sont pas censés faire des recherches originales, mais doivent savoir où trouver le matériel de recherche et être en mesure d'en débattre.

La participation obligatoire des étudiants améliorerait non seulement la base de savoir déjà impressionnante de Wikipedia, mais contribuerait également à limiter les prétentions élitistes des chercheurs dans le système mondial du savoir.

Copyright : Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2007.

Web www.project-syndicate.org

Traduit de l'anglais par Magali Decèvre.

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