Opinions

Dans leur dernier livre, Gauthier Chapelle et Pablo Servigne font la démonstration que l’entraide est notre meilleur moyen de survie.
Aux antipodes donc de la loi du plus fort à laquelle on nous fait croire.
Ils montrent que la compétition est inférieure hiérarchiquement à la coopération. Et que les lignes bougent.
Citoyens et mouvements ressuscitent l’altruisme trop souvent jugé désuet.
D’ailleurs, toutes les disciplines convoquées (économie, psychologie, biologie, éthologie, neurosciences, sociologie, …) le prouvent : l’entraide, pratiquée de tous temps par l’éventail du vivant (des micro-organismes aux humains en passant par les plantes et les animaux), c’est notre intérêt !


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ENTRETIEN AVEC GAUTHIER CHAPELLE


Pourquoi un livre sur l’entraide maintenant ?

Avec Pablo Servigne, en tant que biologistes, on en a marre de n’entendre parler que de la compétition et de la prédation. Par nos parcours et nos lectures, nous nous sommes rendu compte à quel point l’étude des symbioses (NdlR : associations entre deux organismes) est en train d’exploser. En creusant par ailleurs dans les champs politique et social où le discours de la compétition s’impose également depuis longtemps, il nous est clairement apparu, là aussi, que l’espèce humaine est avant tout sociale, qu’il y a une tendance spontanée à l’entraide. Cela nous permet d’être plein d’espoir par rapport à ce qui nous attend. Nous sommes effectivement très préoccupés tous les deux par les questions environnementales, et de constater que collectivement les choses ne bougent pas autant qu’elles le devraient.

Dans votre ouvrage, vous convoquez de nombreuses expériences issues d’un tas de disciplines différentes (économie, sociologie, psychologie, biologie, chimie, éthologie…) Toutes confirment que l’entraide est un principe naturel du vivant. Alors comment se fait-il qu’on l’ait oublié ?

Dans un premier temps, la science a été réductionniste. Elle a d’abord étudié les interactions négatives. D’abord parce que les interactions positives étaient plus difficiles à voir. Et puis parce que, dans le contexte social du début de l’industrialisation en Angleterre, on n’a cherché dans les théories de Darwin que ce qu’on voulait trouver, à savoir la vision mono-loi de la jungle de la domination naturelle du plus fort sur le plus faible ("Que le meilleur gagne"). En fait pourtant, Darwin était bien plus subtil que cela. Il parlait de la survie du plus apte. La loi de la jungle est dépassée : le plus apte peut être celui qui noue les bonnes associations et les bonnes entraides, à l’intérieur de son espèce ou par symbiose avec d’autres. Il y a donc eu une sorte de choix, plus ou moins conscient. On a fermé les yeux devant ce qu’on n’avait pas envie de voir, même s’il faut préciser qu’on n’avait pas les mêmes moyens techniques d’observation des symbioses de base qu’aujourd’hui.

Concrètement, comment l’entraide encourage-t-elle l’innovation, permet-elle à la vie d’avancer ?

Je peux donner quelques exemples clés. Celui des mitochondries, ces sous-cellules qui permettent la respiration. La relation première de prédation entre bactéries s’est transformée en relation de coopération, ce qui a permis la multicellularité : la plus énorme innovation qu’ait jamais connue le vivant et sans laquelle nous ne serions pas là pour en parler. Autre exemple, à partir d’une autre relation de prédation : la coopération entre les algues bleues et celles qui les mangeaient, ce qui a donné les algues unicellulaires, puis les algues puis les plantes. Celles-ci font de la photosynthèse aujourd’hui en s’appuyant sur une vieille symbiose aujourd’hui intégrée. Et si celle-ci n’avait pas eu lieu, nous ne serions encore une fois pas là, puisqu’on sait que les plantes sont à la base de toutes les chaînes alimentaires et produisent notre oxygène.

Y a-t-il aussi des exemples humains ?

Oui. Ce fut une grosse découverte pour nous. Nous sommes une espèce sociale par définition, avec des collaborations très fortes entre les groupes, les plus complexes du vivant en termes de nombre d’individus impliqués, bien au-delà des plus grandes fourmilières. Par ailleurs, imaginez la sécurité routière, ou de prendre le métro, en mode uniquement de compétition et de prédation : vous voyez ce que cela pourrait donner ! Et la même chose est également valable pour les objets complexes : personne n’est capable de fabriquer un téléphone portable tout seul.

Sauf, dites-vous dans votre ouvrage, quand de manière répétée la réciprocité ne se fait pas. Vous reprenez cette phrase du professeur américain de psychologie David Rand : "Cela fait du bien d’être bon sauf si la personne en face est un enfoiré"…

Là, on rentre dans les spécificités humaines. Le premier réflexe est d’aider. "Réflexe" est d’ailleurs le bon terme car on s’aperçoit que plus on réfléchit, moins on aide spontanément. Après, on regarde. Et on peut commencer à se poser des questions si on constate qu’on ne reçoit jamais d’aide en retour.

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans vos recherches ?

Nous avons constaté que l’entraide augmente en situation de pénurie. Et a contrario, l’égoïsme croît dans un contexte d’abondance. L’entraide croît également en contexte de crise. C’est d’ailleurs valable pour toutes les espèces vivantes, humains compris. Les sociologues qui ont étudié les comportements en cas de catastrophe le montrent : l’entraide va même jusqu’à l’altruisme, c’est-à-dire l’entraide aux dépens de soi-même. C’est le cas des pompiers rentrés dans les tours jumelles le 11 septembre à New York, mais aussi de gens entre eux, lors de drames comme la tuerie de Las Vegas ou les attentats de Paris ou Bruxelles. C’est la condition humaine qui prend le dessus. Maintenant, ce qui nous préoccupe, c’est que dans la période d’abondance dans laquelle nous nous trouvons encore de ce côté du globe, on risque d’entrer dans une période de pénurie (liée au changement climatique, aux crises financières, à la sixième extinction de masse) avec notre culture trop basée sur la compétition. Il convient donc d’encourager la culture de la coopération, plus appropriée pour s’en sortir dans la difficulté. La culture de la peur et de la violence est le résultat d’années de mythologie de la loi de la jungle. Mais heureusement, on le voit : la coopération émerge à la faveur de nombreuses initiatives participatives, notamment permises par Internet.

Vous dites que notre fragilité à la naissance est à l’origine de nos talents pour les interactions. Pourquoi ?

Parce que l’enfant humain est très vulnérable et a besoin d’une longue période d’apprentissage avant d’être autonome. Autour de lui, il y a une solidarité sans faille, des parents au minimum. C’est la raison pour laquelle l’entraide est profondément ancrée en nous. Il suffit juste de s’y rebrancher sachant que, pour que l’entraide puisse se déployer, il faut un sentiment de confiance et de sécurité. Or, parmi ce qui sape la confiance dans nos sociétés, il y a les inégalités sociales. Cela apparaît clairement dans les entreprises aux hiérarchies pyramidales avec beaucoup de pouvoir concentré tout au-dessus, un modèle typiquement humain (il n’y a pas de structure pyramidale parmi les arbres par exemple) et contemporain. L’équité, la confiance et la réciprocité doivent donc absolument être mises en place pour restaurer la sécurité, condition sine qua non pour que puisse apparaître l’entraide.

Nous sommes en pleine Cop23 : comment appliquer vos enseignements au cas du réchauffement climatique ?

Pour lutter contre le réchauffement climatique, je pense qu’on sera beaucoup plus efficace par le bas, par nos actions quotidiennes à tous en tant que citoyens, que par le haut. Même si on en est au tout début, des modes de vie coopératifs émergent de plus en plus. C’est ce qui nous rend optimistes malgré tout. A propos de la Cop, j’ai envie d’ajouter que, selon moi, une partie du blocage vient du fait que les discussions se situent au niveau de délégués nationaux. Or les citoyens sont sans doute davantage prêts à bouger que ne veulent le dire les politiques…


EXTRAITS

"Dans la jungle, il règne un parfum d’entraide que nous ne percevons plus."

"La tendance à l’entraide préférentielle entre personnes d’un même groupe au détriment des étrangers est un phénomène courant que les chercheurs appellent l’altruisme de paroisse."

"Plus les habitants ont du pouvoir d’achat, moins ils ont tendance à aider."

"Au pays de l’altruisme, tout n’est pas si rose. Une impressionnante flopée d’expériences a aussi montré que l’un des moyens de favoriser l’entraide est la punition."

"Se montrer véritablement authentique sur son lieu de travail nous paraît être un acte révolutionnaire."


SA BIO EXPRESS

1991 Ingénieur en agronomie.

1996 Collaborateur scientifique à l’Institut royal de Sciences naturelles de Belgique.

2001 Doctorat en biologie.

2002 Educateur scientifique à la Fondation polaire internationale.

2003 Se forme au biomimétisme auprès de la biologiste américaine Janine M. Benyus.

2006 Fonde l’association Biomimicry Europa afin de faire connaître le biomimétisme en Europe.

2007 Fonde le bureau de conseil Greenloop (expertise en durabilité et biomimétisme pour accompagner les entreprises et collectivités, www.greenloop.eu).

2009 Lancement du programme de recherche CO2SolStock

2010 Cofonde le bureau français de Biomimicry Europa. Début de la plantation d’arbres oxalogènes en Haïti.

2012 Accompagne la région bruxelloise dans un programme d’alimentation durable à travers l’agriculture intra et périurbaine.

2015 Publie "Le vivant comme modèle, La voie du biomimétisme" chez Albin Michel.