Opinions
Une opinion de Koen De Mey, président de la CSC-Transcom.


La vente d’entreprises publiques mérite plus qu’un rapport sur un bénéfice ponctuel. Ne pas réaliser d’études approfondies sur l’impact à long terme démontre un manque total de vision, n’en déplaise à Kris Peeters !

La tempête relative à l’accord n’est pas encore apaisée que voilà déjà Kris Peeters avec une (vieille) nouvelle idée : la privatisation des entreprises publiques afin de réduire la dette de l’Etat. Sur base d’un rapport de 2015, il a fait une déclaration dans la presse samedi pour soutenir que la vente de certaines entreprises publiques rapporterait 26 milliards d’euros. D’abord, ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan vu que notre dette actuelle s’élève à 432 milliards d’euros. De plus, il s’agit d’une opération "one shot" qui ne tient absolument pas compte de la perte des revenus à long terme.

Beaucoup d’argent mais…

Nous ne devons pas retourner loin en arrière pour savoir comment cette histoire va se terminer. Le gouvernement Verhofstadt avait également vendu quelques bâtiments de l’Etat qu’il avait aussitôt dû relouer à un petit club d’investisseurs privés. Là aussi, il s’agissait d’une opération unique afin de rééquilibrer le budget. Elle a finalement coûté un paquet d’argent au contribuable.

Un exemple plus frappant encore est la vente d’Electrabel en 2005. Celle-ci a rapporté beaucoup d’argent mais il n’y avait aucune vision à long terme. Résultat ? Les familles belges le voient mensuellement sur leur facture énergétique, facture qui vient encore d’augmenter ce week-end.

Et le service ?

En dehors de ces arguments comptables, les entreprises publiques sont surtout là pour assurer un service de base que nous voulons garder accessible sur tout le territoire. Nous voulons également maintenir un prix démocratique pour l’eau, l’énergie et la sécurité. Voilà pourquoi nous payons des impôts. C’est ce que représente notre modèle social. De plus, nous voulons garder un contrôle démocratique sur les fonctions essentielles qu’exercent les entreprises publiques. En d’autres termes, privatiser ou non les entreprises publiques est un choix politique aux conséquences sociétales importantes.

"L’exemple" bpost

Dans le débat sur la privatisation, l’on met souvent bpost en avant : voilà une success-story qui a transformé une "vieille entreprise d’Etat" en une entreprise cotée en Bourse et qui joue à armes égales dans un marché libéralisé. Que l’Etat ait joué un rôle essentiel dans ce succès est un "détail" souvent oublié. C’est justement grâce à de bons accords et aux investissements nécessaires que l’entreprise a pu s’adapter. Aujourd’hui, sur le marché boursier, l’action bpost vaut deux fois plus que celle de la Poste néerlandaise, entièrement privatisée. Aux Pays-Bas, ce sont les ménagères, les pensionnés et les faux-indépendants qui distribuent le courrier. Ils doivent eux-mêmes acheter leur camionnette, ne sont pas protégés en cas d’accident, etc. Est-ce vers cela que l’on veut aller ?

Chez bpost, les actionnaires sont satisfaits. En effet, les dividendes et autres revenus sont passés de 42,4 millions en 2006 à 390 millions en 2011, soit 9 fois plus ! Le personnel, lui, a beaucoup moins profité de ces bons résultats. Sur la même période, le nombre de postiers a diminué de plus de 20 %. Dans le même temps, nous avons constaté une augmentation conjointe de la charge de travail et du nombre de plaintes auprès du médiateur sur la qualité du service.

Proximus, Brussels Airport et Cie

Proximus, entreprise de droit public depuis 1993, est une société de télécommunications stable. Son réseau est cinquième au classement mondial. Tout comme une bonne infrastructure routière, un réseau de télécommunications performant est très important pour le développement d’une région. Attirer des entreprises crée de l’emploi et le stabilise. Voilà des apports de Proximus que des sociétés privées ne pourraient pas garantir. Et le rendement réel de chaque action est toujours d’un bon 4,5 % net pour l’Etat (les impôts sur le dividende reviennent également à l’Etat).

Le transport public garantit la mobilité pour tous les citoyens. C’est un service au public à l’instar des soins de santé et de l’enseignement. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas réfléchir sur la performance, la modernité et l’efficience, mais la privatisation n’est pas la réponse : elle ne va certainement pas améliorer le service ni le coût pour l’usager.

L’Etat ne détient plus que 25 % des actions de Brussels Airport. Pour nous, cela peut augmenter mais pas diminuer. L’exploitation de l’aéroport est très coûteuse. Ce qui rapporte, ce sont les galeries commerçantes. Ce n’est pas pour rien que c’est là qu’on investit le plus et moins dans d’autres domaines comme la sécurité, par exemple. C’est justement dans ces choix-là qu’un Etat fort a un rôle crucial à jouer. Il doit rester un acteur dans ce domaine.

Il faut un débat plus large

Ce sujet mérite un débat public très large, au contraire de ce que demande le ministre, justement à cause de la fonction essentielle des services publics pour notre société. Les discussions seront difficiles, non seulement avec les syndicats et les employeurs mais aussi avec nous tous, les citoyens. La vente d’entreprises publiques mérite plus qu’un rapport sur un bénéfice ponctuel. Ne pas réaliser d’études approfondies sur l’impact à long terme et sur les conséquences pour toute la société démontre un manque total de vision à long terme !

Les entreprises publiques comme bpost, Proximus, Brussels Airport, Belfius et les Chemins de fer belges valent bien plus qu’un chiffre dans un tableau. Il s’agit d’abord de savoir quelle société nous voulons. Voilà pourquoi il est essentiel que nous soyons tous impliqués !