L'ère des clones?

HUGUES de JOUVENEL Publié le - Mis à jour le

Opinions

Directeur et rédacteur en chef de la revue de prospective «Futuribles» (1)

Fort ancienne est l'inquiétude suscitée par le progrès des sciences et des techniques qui, depuis des siècles, ont amené maints philosophes à s'interroger sur l'accroissement continu de nos pouvoirs sans augmentation symétrique de notre sagesse. Célèbre est ainsi la formule de Rabelais «Science sans conscience n'est que ruine de l'âme», à laquelle on se réfère souvent.

Ce hiatus n'a fait que grandir au fil du temps, sous l'influence de différents facteurs. D'abord, la dynamique de l'offre mue par ce que Jean-Jacques Salomon appelle «le complexe du délice technique», en d'autres termes, l'insatiable soif des savants de pousser leurs recherches toujours plus loin. Ou, comme il est écrit dans la charte de la Royal Society, de mettre tout en oeuvre en vue du « perfectionnement de la connaissance des choses naturelles et de tous les arts utiles, manufactures, pratiques mécaniques, engins et inventions par expérimentation, sans se mêler de théologie, de métaphysique, de morale ou de politique» (2).

«Le chercheur est irresponsable par principe et par métier», selon Edgar Morin qui, soulignant l'accélération du progrès scientifique et anticipant déjà, en 1982, celui de l'ingénierie génétique, écrit alors qu'il n'existe ni bonne ni mauvaise science, que celle-ci produit autant de potentialités asservissantes ou mortelles que de potentialités bénéfiques (3). Autrement dit, que nous allons de plus en plus assister au développement de techniques foncièrement ambivalentes pouvant conduire au meilleur comme au pire, l'enjeu étant, par voie de conséquence, d'être vigilants quant aux usages qui pourraient en être faits.

Remarquons tout de même qu'au fil des siècles et, plus encore, au cours des dernières années, le problème a changé d'échelle sinon de nature, alors que l'on s'est déplacé du registre de l'inerte vers celui du vivant, du registre des outils, simple prolongement de l'action humaine, vers celui des mécanismes inhérents à la vie.

«On a pu, en quelque trois décennies, écrivait Louise Vandelac dans un précédent numéro de la revue Futuribles (4), isoler, modifier et breveter des gènes, transgresser des frontières établies depuis des milliers d'années entre les espèces et les gènes (...). En moins de 25 ans, nous sommes, en effet, devenus la première génération de l'histoire à concevoir des êtres en pièces détachées, parfois à des kilomètres et à des années de distance, sans se voir ni se toucher (...). Nous sommes également devenus les tout premiers, dans cette étrange lutte contre la montre et contre nous-mêmes, à manipuler le génome des embryons pour les juger, les jauger, les trier, certains envisageant même d'en corriger les défauts, voire d'en modifier certaines caractéristiques en vue d'améliorer, disent-ils, l'espèce humaine.»

«Comme si tout, désormais, poursuivait Louise Vandelac, des plantes à l'embryon, en passant par les vaches ou l'intelligence, n'était plus que flux d'informations à déchiffrer qui, grâce au langage combiné du numéraire, de la génétique et de l'informatique, permettraient à certains de bricoler les espèces et de recoder le monde.»

De fait, plus que jamais auparavant, eu égard au pouvoir que l'humanité (pas toute l'humanité, assurément; et qui, du reste, plus précisément?) est en train d'acquérir, la question doit être posée: si nous étions à même de créer des êtres humains «meilleurs» grâce aux techniques modernes, faudrait-il s'en priver? Et si, d'aventure, nous étions en train de préparer l'avènement d'autres espèces, inhumaines peut-être, diaboliques ou sacrées, faudrait-il s'en émouvoir? (5)

Sans chercher ainsi à agiter l'épouvantail d'un «meilleur des mondes» dont éventuellement les hommes, tels qu'on les définit aujourd'hui, seraient exclus, reconnaissons que les progrès des sciences et des techniques posent aujourd'hui des problèmes d'une ampleur sans précédent. Que, pour rester dans le domaine des sciences, l'avancée des sciences «dures» sur les sciences «molles» est éminemment préoccupante. Que, dans le domaine de la cité, le crédit (et les crédits) accordé(s) aux premières font cruellement défaut aux secondes...

Simultanément, il est clair que, si la science était autrefois associée à l'idée de progrès et celui-ci généralement accepté comme un bien, il en va différemment aujourd'hui. Le doute s'est substitué à la foi qui était accordée à l'idée que, spontanément, nos sociétés évolueraient vers un monde meilleur. Malgré certaines avancées scientifiques et techniques dont les bienfaits sont évidents, une sourde inquiétude se développe à l'encontre de la science et, plus généralement, de l'avenir qui, plutôt qu'être synonyme d'espoir, est source d'angoisse. Une angoisse d'autant plus vive que peut-être les gens ont le sentiment, à tort ou à raison, que le changement s'accélère, que les choses se complexifient, que l'incertitude s'accroît, que leurs marges de manoeuvre ne cessent de se réduire. Que la maîtrise qu'ils pouvaient avoir sur leur destin leur échappe chaque jour davantage.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce registre tant il est évident que ces facteurs socioculturels jouent un rôle majeur dans le développement économique, social et, c'est certain, dans le progrès de la démocratie. Il y a surtout beaucoup à faire - pour revenir aux avancées des sciences - pour expliciter celles-ci et susciter un vrai débat autour des questions philosophiques, morales, économiques, sociales et politiques qu'elles soulèvent. On ne saurait solliciter de nos contemporains une confiance aveugle vis-à-vis des «progrès» accomplis, d'abord en raison de leur caractère ambivalent, ensuite du fait que ceux promus par la puissance publique, faute notamment de contrepoids suffisants, suscitent d'emblée le scepticisme et que ceux promus par les entreprises sont encore plus suspects.

© La Libre Belgique 2004