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Harvard. Un établissement, un nom, une réputation qui fait rêver. Quel étudiant ne se verrait pas franchir l’océan Atlantique pour assister à ses cours prestigieux, avoir en face à face l’un de ses professeurs ? Aujourd’hui, il n’a plus besoin de se déplacer. Harvard vient à lui. Harvard et d’autres établissements de prestige comme Berkeley ou MIT. Comment ? Grâce au visionnage de cours gratuits disponibles en ligne. "Merveilleux", dit l’étudiant. Et si cette nouvelle opportunité bouleversait la vie universitaire telle que nous la connaissons aujourd’hui ?

"Si les universités et leurs modèles pédagogiques ne s’adaptent pas aux nouvelles technologies d’ici 2020, elles vont peu à peu péricliter", lance d’emblée Marcel Lebrun, professeur en technologies de l’éducation et conseiller à l’Institut de la Pédagogie Universitaire et des Multimédias de l’UCL. Mais revenons sur le concept. "Dans les années 2007-2008, certaines universités américaines ont commencé à mettre des vidéos de cours filmés sur des hébergeurs. Ça a d’abord fait sourire car les capsules ne proposaient rien de nouveau", relate le professeur. Mais après ces débuts simplistes, le phénomène des MOOCs (massive open online courses) s’est rapidement amplifié. "Ces techniques éducatives se sont révélées être les prémisses d’autre chose. Les vidéos ont commencé à être accompagnées d’exercices et d’outils", ajoute-t-il. A l’UCL notamment, on a alors démarré les podcasts, des séquences audio ou vidéo accessibles aux étudiants, uniquement sous réserve d’une identification. Mais sur l’autre continent, on a voulu aller plus loin. Plusieurs universités du monde se sont d’ailleurs associées pour proposer des cursus à suivre sur le Net. Le tout gratuitement. La plateforme "Coursera" était née.

Comment, dès lors, justifier l’acquisition d’un savoir reçu via écran d’ordinateur interposé ? Simplement par des certificats envoyés par courriel après avoir réussi diverses épreuves. "Ces systèmes vont peu à peu chercher des pieds-à-terre, en Europe notamment, pour faire passer ces tests finaux qui, eux, sont payants", explique Marcel Lebrun. Sacrée concurrence pour les universités du pays ! "Si un étudiant peut suivre un cours magistral sans se déplacer, sans dépenser un sous et, qui plus est, provenant d’une université prestigieuse, on peut s’interroger sur ce que vaut encore ce savoir."

"Aujourd’hui, celui-ci forme toujours la plus-value de nos établissements d’études supérieures mais avec les nouvelles technologies, cette idéologie est remise en cause", poursuit-il. Et de voir cette évolution numérique comme un tournant révolutionnaire, voire un schisme. "Lorsque les universités se sont créées, les livres étaient rares. Il était donc pertinent de se réunir pour écouter un professeur faire la lecture. Six siècles plus tard, est-ce encore la meilleure manière d’enseigner ?", s’interroge le professeur. Internet, un simple outil ? Tout dépend de l’usage que l’on en fait et aujourd’hui, le réseau numérique transforme radicalement la manière dont nous lisons, dont nous vivons et dont nous apprenons.

Si le savoir transmissible est désormais disponible sur la toile, pourquoi se déplacer sur le campus pour suivre un cours ? Quelle va devenir la valeur ajoutée de la présence ? "Je ne suis pas devin mais la "flipped classroom" peut être une possibilité de salut", suggère-t-il. L’idée : inverser les enseignements. "La partie de savoir transmissible se fait à distance via des vidéos ou des textes à lire. Le cours se consacre, lui, à l’apprentissage, à l’interactivité, au débat, au développement de projet. Ce système ramène l’humain au sein de l’enseignement. Les étudiants se déplacent pour rencontrer un professeur, expert et apte à contextualiser le savoir. Les lieux de l’université deviennent alors des agoras, des espaces de vie et de partage", définit-il.

L’idée est tentante mais colle peut-être mal aux plaintes concernant les étudiants entrant en 1er baccalauréat. "Les jeunes d’aujourd’hui sont paresseux, inciviques", entend-on souvent dans les universités. Or le concept de "flipped classroom" implique la proactivité de l’étudiant avant chaque cours. "Osons la confiance. Il faut maintenant apprendre à apprendre. Ce système peut déjà s’appliquer dès les secondaires pour amener peu à peu les adolescents à cette formation. Mais pour cela, il faut une intervention des politiques. Notre société est à bout de souffle, il faut de toute urgence retrouver un nouveau standard : celui de l’humanisme numérique", élabore Marcel Lebrun. Et de citer Michel Serres, "non, les jeunes n’ont pas le cerveau plus vide mais plus libre". Au lieu de travaux pratiques habituels appliquant la théorie, les cours utiliseraient donc plutôt le savoir pour réaliser des projets pratiques et concrets. Une nouvelle incarnation des savoirs en somme, une nouvelle manière de concevoir l’ère numérique, entre nécessité et opportunité.

Mais aussi une refonte complète de l’enseignement La Belgique est-elle prête ? "Il le faut, sinon les étudiants choisiront des cours "made in USA" ou "made in China". Il n’est en aucun cas pertinent de contrer le phénomène mais plutôt de s’y adapter. Il est certain qu’un courage politique est donc nécessaire. Une attitude qui n’est pas facilitée par les courts mandats des ministres qui s’obstinent à chacun rajouter une couche d’emplâtre sur le travail du précédent", continue le professeur. Pour entamer un tel processus, les universités devront, elles aussi, faire preuve d’efforts et de solidarité.

Une dernière valeur qui s’éloigne de la concurrence ambiante et grandissante, instaurée notamment par les nombreux rankings actuels. "L’avenir est dans une attitude "coélaborative", c’est-à-dire que les universités doivent former des réseaux d’experts", insiste Marcel Lebrun.