Opinions Nous attirons l’attention des différents acteurs sur les écueils qu’il convient d’éviter dans la lutte contre le phénomène conspirationniste, tout en offrant un cadre permettant de l’aborder avec prudence autant qu’avec audace. Une opinion de Baptiste Campion (IHECS/UCL), Loïc Nicolas (ULB) et Aurore Van de Winkel (UCL, USaint-Louis).


Une carte blanche intitulée "Luttons efficacement contre les théories du complot" ("Le Monde", 5-6 juin 2016), a suscité en France un vif débat dans les milieux scientifiques et pédagogiques travaillant sur le sujet. Les auteurs du texte, chercheurs en sciences humaines et sociales, attiraient l’attention des pouvoirs publics sur les risques nés d’une volonté trop hâtive d’endiguer le conspirationnisme par une "lutte" frontale dans les écoles. Ce faisant, ils pointaient le risque que le "remède" conçu ne fasse rien d’autre que "renforcer le mal".

A la suite de cette publication, plusieurs collectifs de chercheurs et d’enseignants ont pris position : qui, pour défendre et légitimer les dispositifs existants, qui, pour mettre en garde face au prêt-à-penser et à la sacralisation, même involontaire, des discours officiels. Ces échanges constituent, à plus d’un titre, l’occasion, d’une part, de nous interroger sur ce qu’il en est en Belgique, d’autre part, de se concerter pour agir de façon ciblée. Signalons toutefois que des initiatives existent déjà en Fédération Wallonie-Bruxelles, tandis que d’autres se préparent et seront dévoilées dans un futur proche.

D’une manière générale, les théories du complot se voient abordées, soit sous l’angle de leurs contenus discursifs ou explicatifs, soit sous celui des caractéristiques réelles mais surtout présumées de leurs adeptes, soit quant au danger qu’elles représentent ou représenteraient en termes d’extrémisme, de radicalisme ou de racisme. Ces trois dimensions sont pertinentes. Il n’en reste pas moins qu’elles doivent être articulées et rattachées au contexte social qui les a vues naître. Sans cela, les mesures pédagogiques et les actions politiques prennent le risque d’être inopérantes sinon contre-productives.

Que les théories du complot puissent inquiéter, notamment à l’heure d’Internet et des nouveaux médias, est une chose légitime. Prendre appui sur cette inquiétude pour demander qu’on débarrasse à tout prix l’espace public et les cours d’écoles de ces théories-là, en est une autre bien différente, qui plus est, illusoire.

Défiance à l’égard de l’autorité

Il nous importe tout d’abord de rappeler que les individus (jeunes et moins jeunes) sensibles aux théories du complot n’y adhèrent pas nécessairement de façon globale ou radicale. L’intérêt qu’ils y portent peut être probabiliste, partiel, voire marginal. D’aucuns peuvent y voir un lieu d’expression de leur esprit critique ou de leur créativité, mais aussi une façon de dire leur méfiance ou leur défiance à l’égard de l’autorité quelle qu’elle soit. Le succès du conspirationnisme est, par ailleurs, indissociable des mutations actuelles, tant sociales que culturelles : d’abord, la hausse du niveau général de formation des citoyens ; ensuite, la surabondance d’informations liée à l’essor des réseaux numériques ; enfin, l’évolution du rapport aux autorités politiques, médiatiques, scientifiques, et parentales.

Au reste, si des chiffres sont fréquemment avancés ("un jeune sur cinq" croirait aux théories du complot), il n’existe en réalité aucune enquête scientifique fiable permettant d’évaluer le phénomène dans son ampleur ni dans ses nuances. Ces chiffres invérifiables ne font que renforcer la peur panique et l’incompréhension à l’égard d’une jeunesse trop vite considérée comme crédule et incontrôlable. Faute d’informations adéquates, les stigmatisations faciles et les procédures d’étiquetage tendent à renforcer les théories combattues. En effet, la dénonciation publique de ces dernières s’avère aisément recyclable par leurs adeptes, qui se plaisent à voir dans les condamnations dont ils font l’objet le signe même de leur clairvoyance. La disqualification pure et simple est donc propre à nourrir la machine conspirationniste, sans transmettre aux élèves aucun outil pour qu’ils puissent l’enrayer de façon autonome.

Réaffirmons ici que l’apprentissage de l’esprit critique demeure un objectif crucial - le premier peut-être - de l’enseignement en démocratie. La difficulté vient du fait que bien des conspirationnistes (ou qualifiés comme tels) s’identifient à cet esprit-là et se réclament de la critique aussi bien que du doute. Dans ces conditions, enseignants et éducateurs se trouvent régulièrement confrontés à un paradoxe : celui de travailler au développement de l’esprit critique des élèves, tout en ayant à affronter certaines conséquences nées de la pratique fondamentaliste de celui-ci. D’autant plus qu’aucun dispositif ne saurait empêcher quiconque d’adhérer à une thèse s’il en est intimement convaincu et qu’il y trouve un moyen de se distinguer ou de s’opposer.

Des vertus de la discussion critique

Nous en appelons donc à promouvoir la pratique de la discussion critique et de la contradiction dans le respect d’autrui. Nous croyons aux vertus du dialogue ainsi qu’à la nécessité de donner aux élèves les moyens de s’éclairer par eux-mêmes en exerçant leur liberté d’expression. En somme, la transmission d’outils visant la formation au débat contradictoire se révèle, pour nous, bien plus importante que la chasse aux théories du complot, fussent-elles délirantes. L’éducation à l’esprit critique a bien plus à gagner dans la passation de techniques visant à investir les désaccords quant à l’interprétation de faits ou d’événements, plutôt qu’à rechercher un accord unanime - forcément introuvable - face auquel la critique ne peut être que mal perçue.

Entre le dogmatisme (celui des "vérités officielles") et le relativisme (pour qui toutes les thèses se valent), l’éducation critique aux théories du complot vient aujourd’hui défricher une voie étroite et ambiguë qui interroge l’éthique démocratique. Le phénomène conspirationniste représente alors une opportunité considérable pour repenser les croyances contemporaines, la place des médias dans l’espace social, la confrontation à l’altérité, mais encore la critique en tant que telle.

Voici pourquoi il nous apparaît nécessaire que des moyens financiers soient dégagés par les pouvoirs publics afin de permettre une compréhension plus fine du conspirationnisme, des besoins qu’il comble, des pratiques qu’il génère et de son impact réel au niveau politique, social et culturel dans notre pays.

Cette compréhension implique de mener des enquêtes scientifiques de terrain et de collecter des données à grande échelle. Elle suppose, par-delà les niveaux institutionnels et les réseaux scolaires, la coordination des scientifiques et des praticiens concernés, tant par ce débat que par l’échange de ressources et de résultats. Toutes ces recherches aideront à concevoir, face aux théories du complot, des outils pédagogiques plus pertinents et mieux adaptés, ceci dans le respect de l’éthique démocratique et sans tomber dans les travers relevés ici.