Opinions
Une opinion d'Olivier Malay, chercheur en sciences économiques à l'UCL.


Dans le modèle universaliste, l’Etat délivre ses prestations à tout citoyen quel qu’il soit. Dans celui du ciblage, les aides se concentrent sur les moins favorisés. Pour moi, la Belgique devrait miser plus sur le premier.


Il y a un mois, le bureau fédéral du plan a sorti une étude montrant que le bien-être des Belges a diminué depuis la crise. Or, l’améliorer devrait être la priorité politique par excellence. Comment faire mieux ? Je propose de nous inspirer des pays qui culminent dans les classements internationaux du bien-être : les pays scandinaves.

En moyenne, les quatre pays nordiques arrivent en tête du classement de l’Indice de développement humain (IDH), du Global Well-Being Index (GWBI) ou le Social Progress Index (SPI). Quelle est leur recette ? Ce n’est ni une question de soleil ni de spiritualité, mais d’organisation de leur système socio-économique.

Les pays scandinaves ont un modèle d’Etat social qu’on appelle "universaliste". C’est-à-dire que les prestations de l’Etat sont délivrées à tout un chacun sur base du seul critère de citoyenneté. Qu’on soit riche ou pauvre, qu’on ait cotisé beaucoup ou pas, on peut y bénéficier de services publics et d’une protection sociale étendue : la pension universelle (un socle de pension versé à tous, pas qu’aux petites pensions), un système de santé public accessible à tous (proche du système belge), des crèches gratuites et un minerval gratuit dans les universités, qui est parfois complété par des bourses universelles (accessibles à tous, même aux plus riches).

Ce modèle universaliste contraste avec son opposé : le modèle du ciblage, historiquement celui des pays dits libéraux comme les USA, le Canada, l’Australie, l’Irlande ou le Royaume-Uni. Le modèle du ciblage a pour caractéristique de concentrer les actions de l’Etat uniquement sur les moins favorisés. Ainsi, on octroie aux plus démunis le droit à une santé à bas prix, à une éducation publique peu chère, ou à une pension versée par l’Etat. Pour la classe moyenne et supérieure, chacun est responsable de lui-même et ni l’Etat ni la sécurité sociale n’intervient.

Voilà donc deux manières bien différentes d’organiser l’Etat. Mais il est nécessaire de nuancer ce tableau car dans la réalité, la plupart des pays mixent un peu des deux. Quelles sont leurs performances ?

Un modèle moins coûteux

Cibler les plus démunis permet-il d’avoir un système bon marché ? On a tendance à le penser, mais la réalité est différente. Premièrement, un modèle universel évite les coûts administratifs nécessaires pour déterminer qui est vraiment pauvre et qui ne l’est pas. Deuxièmement, pour peu qu’il soit de qualité, il rend inutile le développement de services privés, ce qui évite la dispersion des opérateurs et des moyens. Troisièmement, les services publics ont davantage tendance à faire de la prévention plutôt qu’à intervenir après coup.

Ainsi en va la santé. En Norvège, les soins de santé sont organisés et financés presqu’exclusivement de manière publique (85 %), avec une modeste contribution (15 %) payée par les particuliers lors des visites chez le médecin. Le coût total (public et privé) du système de santé s’élève à 6 647 dollars par an par citoyen (OCDE, 2016). A l’inverse, aux USA, le système de santé est largement privé : 49 % du coût des soins de santé est payé directement par les particuliers et 51 % par l’Etat, qui finance surtout les soins de santé des plus démunis. Avec ce système mixte, le coût total (privé et public) de la santé est en moyenne de 9 892 dollars par an pour chaque Américain. Le calcul est vite fait, c’est 30 % en plus qu’en Norvège.

Payer plus, mais pour quelles performances ? L’espérance de vie est de 79,3 ans aux USA contre 81,8 ans en Norvège. Plus généralement, les USA ont des performances en santé comparables à celles de la Turquie, pour un coût beaucoup plus élevé.

Un modèle plus égalitaire

Nous sommes souvent amenés à penser que cibler les politiques sur les moins favorisés permet d’éliminer efficacement la pauvreté. Ici également, la réalité défie l’intuition. Les systèmes universalistes parviennent à mieux réduire les inégalités et la pauvreté. Pourquoi ?

En fait, le ciblage des politiques sociales sur les plus pauvres entraîne une stigmatisation et une complexification des procédures. Il faut d’abord s’affirmer comme pauvre pour pouvoir bénéficier des prestations ciblées, telles que les prix réduits sur le transport pour les chômeurs, les allocations sociales, les bourses d’études… Par ailleurs, il faut avoir connaissance des nombreux dispositifs et sous-dispositifs existants, et entamer une série de démarches.

Ces éléments combinés font que dans de nombreux cas, les dispositifs ciblés n’atteignent que rarement leur public cible. Ainsi, à Aubagne en France, la mairie a rendu les bus gratuits pour tous en 2009. La fréquentation a triplé et une très grande partie des nouveaux usagers étaient des chômeurs et des bénéficiaires du RSA (équivalent du RIS belge).

Or, il faut noter que les chômeurs et des bénéficiaires du RSA pouvaient déjà prendre le bus gratuitement avant la mesure. Ils ne le faisaient pas quand la gratuité était ciblée, mais l’ont fait une fois que celle-ci est devenue universelle.

Le ciblage peine donc à atteindre ceux qui sont visés, et l’universalité le fait plus efficacement.

Un modèle plus harmonieux

Les impacts positifs du modèle universaliste sur les inégalités et la pauvreté engendrent de nettes améliorations dans beaucoup d’autres domaines. Ils ont des classes plus homogènes à l’école, moins de propagation des maladies car elles sont soignées plus tôt, moins de délinquance car moins de pauvreté, plus de cohésion sociale et donc plus de confiance… Autant d’éléments qui améliorent le bien-être, non pas uniquement des plus pauvres, mais de toute la population. Cette harmonie est un facteur clé qui porte les pays scandinaves en haut du classement.

Un modèle économiquement solide

Qui dit universalisme dit service public fort et, dès lors, des impôts élevés. Toutefois, ce n’est pas forcément lié à un pouvoir d’achat plus bas. Si vous avez 200 € en moins de salaire poche à la fin de l’année car vous payez plus d’impôts, mais qu’en même temps, vous avez 400 € de dépenses en moins car le système de santé public est meilleur et la crèche est gratuite, vous êtes gagnants.

Au niveau macroéconomique, ce mécanisme s’applique également : le PIB par habitant des pays scandinaves est identique, voire légèrement supérieur au PIB par habitant des pays libéraux, et plus élevé que celui de la Belgique. Une compatibilité entre des impôts élevés et une économie dynamique est possible. De nombreux facteurs l’expliquent, l’un d’entre eux étant l’effet négatif des inégalités sur le développement économique. En effet, des gens plus pauvres, ce sont des gens en moins bonne santé, moins bien éduqués et qui produisent/consomment moins. Tout cela nuit à l’économie du pays. Une étude récente de l’OCDE montre que la hausse des inégalités entre 1985 et 2005 a réduit la croissance économique des pays industrialisés de 4,7 points de pourcentage, ce qui est énorme.

L’universalisme est donc porteur d’efficacité, d’égalité et de cohésion sociale. Il crée les conditions sociétales du bien-être les plus favorables. Bien sûr, nous en utilisons en Belgique, comme dans l’éducation fondamentale, la santé et les allocations familiales. Mais si nous voulons rattraper un jour les Scandinaves en haut du classement, il faudrait que nos politiques cessent de se focaliser sur le court terme, et poussent plus loin l’universalisme. En instaurant, par exemple, une santé moins chère qu’aujourd’hui, des crèches gratuites, une pension de base non liée au revenu, un moindre coût des études supérieures, et des transports publics de meilleure qualité et gratuits.