Opinions
Une opinion de Luc Léonard, docteur en Sciences appliquées.



Serait-il possible que nous soyons "juste des paquets d’atomes" et basta ? Il resterait alors à expliquer comment sont produits les "qualias", nos perceptions, nos états intérieurs : le bleu du ciel, le parfum d’une rose, le poids d’un chagrin…

Curieusement, les questions les plus évidentes sont parfois les plus difficiles à poser. Il est vrai que celle-ci est singulièrement déplaisante. Mais qui peut sérieusement répondre non ? J’entends par là un "non" convaincant, supporté par des arguments scientifiques, froidement logiques. Pas un "non" émotionnel, basé sur le refus instinctif qu’il en soit ainsi.

Comprenons-nous bien : ma question n’est pas de savoir si l’être humain est différent du grille-pain, je pense que tout le monde voit la différence. Elle est de se demander, plus fondamentalement, si nous sommes nous aussi, comme le grille-pain, juste des assemblages d’atomes. Des meccanos parmi d’autres que l’on pourra un jour, grâce aux progrès de la technique, monter et démonter, mélanger avec d’autres éléments, produire à la chaîne. Les développements rapides en matière d’intelligence artificielle comme de biotechnologies, quelles que soient les réserves qu’ils peuvent inspirer, ont au moins cet avantage : progressivement rendre ma question incontournable.

Des droits pour les "personnes-robots"

L’enjeu n’est pas négligeable et comme souvent, ce sont les tenants d’une déconstruction radicale qui doutent le moins et argumentent avec le plus de conviction. On put s’en faire une idée lors du débat que la regrettée émission "Ce soir ou jamais" consacra, dans une de ses dernières livraisons, à la question de l’intelligence artificielle. Au moins deux des experts réunis sur le plateau considéraient que le jour viendra, pas si lointain, où il faudra accorder des droits aux robots. Ou plutôt, pour reprendre leurs termes, aux "personnes-robots" qui mériteront ce titre lorsqu’elles seront à même de communiquer avec nous, de simuler des émotions et surtout d’apprendre et de s’améliorer par elles-mêmes. La capacité à se perfectionner n’est-elle pas, à en croire Rousseau, le propre de l’homme ?

Bien sûr, on peut ricaner, mais on aurait tort car au vrai, aucun des autres spécialistes invités ce soir-là par Frédéric Taddei ne parvint à contrer de manière convaincante ces revendications extravagantes. Au mieux eut-on droit à "mais la mécanique, ce n’est pas la même chose que la biologie" ou "mais les robots, eux, sont connectés". Et alors, avait-on envie de répondre. Et alors ? Un paquet d’atomes est un paquet d’atomes et basta. Si tout ce qui fait votre supériorité, c’est une plus grande complexité, il faut accepter le risque d’être un jour dépassé.

A la fois "rien" et "tout"

Ou pas… Il y a pourtant une réponse qui aurait pu être apportée, un petit caillou qui aurait pu être glissé dans les rouages de ce mécanicisme triomphant et en apparence d’une imparable logique. Il porte le nom technique de "qualias". Et que sont les "qualias" ? Eh bien on pourrait dire que les "qualias" sont à la fois tout et rien. "Rien" car, d’une certaine manière, elles sont inutiles - à un robot par exemple, comme on le verra; "tout" car elles sont la seule réalité que nous connaissions. Plus simplement, les "qualias" sont nos perceptions, nos états intérieurs. Le concept peut paraître vague, voire éthéré, il est en réalité très concret. Le bleu du ciel, le parfum d’une rose, l’acidité d’une vinaigrette, la brûlure d’une écorchure, le poids d’un chagrin : "qualias".

Et voici la chose fascinante et trop peu connue : devant les "qualias", la science se trouve comme face à un mur. Elle ne parvient pas à expliquer comment elles sont produites, ni même, à vrai dire, à définir ce qu’elles sont. Prenons l’exemple des couleurs. Tout le monde sait qu’elles correspondent à différentes longueurs d’ondes de la lumière. Mais ce que personne ne sait, c’est comment s’opère cette correspondance. Au fond, pourquoi est-ce du vert que je vois à 510nm et pas plutôt du rouge ou du jaune ? A cette question toute simple, évidente, presque une question d’enfant : pourquoi le vert est-il vert ? pas un scientifique sur la planète n’a de réponse à apporter. Pas même un début d’explication.

Il n’est d’ailleurs pas trop difficile de comprendre l’obstacle sur lequel butent même les plus brillants esprits : les "qualias" semblent ne pas exister. Observons par exemple le cerveau de quelqu’un qui regarde un ciel bleu. Les techniques modernes permettront de comprendre quelles zones dudit cerveau sont activées et d’en déduire ce que son propriétaire voit. Mais nulle part on ne trouvera trace de ce "bleu qui est vu" et que produit censément ce cerveau. On pourra bien disséquer ce dernier tant que l’on voudra : on n’aura jamais devant soi qu’un morceau de viande électrifié. Allez comprendre comment est produit quelque chose d’inobservable.

Problème insoluble ?

J’ai dit plus haut que les "qualias" sont "inutiles". En théorie, on peut en effet construire un robot qui semblera fonctionner exactement comme un être humain. "Voir du bleu" ne lui sera pas nécessaire : il lui suffira de mesurer par ses capteurs la longueur d’onde de la lumière et il aura toute l’information nécessaire à son fonctionnement. A vrai dire, il en va de même pour nous : c’est aussi la longueur d’onde de la lumière que mesurent nos yeux, information qu’ils transmettent ensuite à notre cerveau. N’était le fait que nous, en plus, de cette information nous faisons une couleur. Et quand nous humons une rose, l’information que nos narines ont détecté certains composés chimiques se traduit, de manière totalement mystérieuse, en un délicieux parfum. C’est inutile et en même temps, c’est tout. C’est ce qui fait que pour nous, le monde existe.

La science parviendra-t-elle un jour à percer le mystère des "qualias" ? Il ne faut jamais dire jamais. Mais ce sera alors au prix d’une révolution scientifique dont nous n’avons pas même l’idée. En attendant, il n’est pas étonnant que cette question, à vrai dire un problème philosophique très ancien, soit si peu présente dans l’esprit commun. Il y a d’abord le fait que nous n’aimons pas les problèmes insolubles : qu’une énigme nous résiste obstinément et nous aurons tôt fait de nous en désintéresser, de l’oublier dans un coin de notre mémoire. Ensuite et peut-être, surtout, il y a les évidentes implications métaphysiques du problème. Serait-il donc possible que nous ne soyons pas "juste des paquets d’atomes" ? Qu’il y ait en nous "autre chose" ?

C’est peut-être de notre capacité à accepter cette question - ou plutôt, à admettre notre incapacité à y répondre - que pourrait dépendre notre statut dans le monde à venir. Mazette !

Pour en savoir plus sur la question des qualias et les débats qu’elle suscite, : https ://plato.stanford.edu/entries/qualia/