L’euro sombrera-t-il dans l’indifférence citoyenne?

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Opinions

Pierre DEFRAIGNE, Directeur exécutif de la Fondation Madariaga-Collège d’Europe Directeur général honoraire à la Commission européenne

L’euro vacille entre sauvetage et effondrement. Le Conseil Européen du 28 juin a fixé une feuille de route qui aurait dû conduire à la consolidation de l’euro. Mais les Etats tergiversent, en partie pour des raisons tactiques, en partie pour convaincre leurs opinions mal informées et réticentes. Déjà, du côté des banques américaines, on prépare la restructuration des dettes en euros, signe annonciateur d’une rupture de l’eurozone. Enfin, de plus en plus d’économistes défendent aujourd’hui la thèse - véritablement excentrique - de la "mise en congé" provisoire de l’eurozone : un Etat incapable de procéder à une dévaluation interne face aux résistances à la baisse des salaires et aux coupes budgétaires, ressusciterait sa monnaie nationale et la dévaluerait aussitôt pour obtenir un rebond de croissance qui allégerait le ratio d’endettement public. Bonjour la guerre des monnaies au cœur du Marché unique !

Ces indices, à eux seuls, justifieraient qu’Herman Van Rompuy interrompe ses vacances et rameute ses collègues de manière à obtenir d’eux des décisions effectives qui calment, et non plus des annonces qui énervent les marchés. Mais concentrons-nous sur un aspect étonnant de la crise grave que traverse l’euro cet été : le silence de l’opinion.

A certains égards, la coïncidence de la crise et des JO de Londres évoque l’atmosphère de divertissement qui continuait à prévaloir au milieu de la "drôle de guerre" lorsque les chansons à la mode avaient pour titres : "On ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried" ou encore "Tout va très bien Madame la Marquise". Et encore ce slogan impayable : "Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts !"

Trois causes expliquent l’indifférence apparente de l’opinion. J’écris apparente, car il entre sans doute beaucoup d’anxiété de la part des citoyens dépassés par la complexité des sujets et inquiets de voir leurs élus aussi désemparés qu’eux-mêmes. La première cause tient sans aucun doute à l’encouragement à la culture des égoïsmes nationaux par la Stratégie de Lisbonne (2000-2010) qui a systématiquement poussé à l’émulation et à la concurrence entre Etats-Membres et non à des politiques communes. L’égoïsme est bien dans l’air - néolibéral - du temps. Il est hélas désormais au cœur même du projet européen. Il faut le combattre pour sauver l’euro.

Deuxième élément : une bonne gouvernance de l’euro appelle un certain degré de fédéralisation de la zone euro. Mais on ne fédéralisera pas pour le seul euro, notamment tel qu’il est aujourd’hui, à savoir une marchandise ou un outil de confort, mais en aucun cas un projet de politique économique et encore moins encore la base d’un modèle social européen commun. La faiblesse politique intrinsèque de l’eurozone tient à cette dissociation entre l’euro et le marché unique d’une part et les modèles sociaux nationaux mis en rivalité par l’intégration d’autre part. Dans de telles conditions comment imaginer une loyauté à l’endroit de l’euro comparable à la loyauté allemande vis-à-vis du DM ? Le vrai fédéralisme ne se justifiera que pour réaliser deux objectifs : la monnaie comme fondement du modèle sociétal au-dedans et la défense comme base de la puissance au-dehors. Monnaie et défense se rejoignent dans une vision géopolitique de l’eurozone, jusqu’ici occultée.

Troisième élément, le citoyen n’a jamais été sollicité pour la construction de l’eurozone. C’est un raisonnement porté par des élites à un moment d’ailleurs où les esprits n’étaient pas mûrs, qui nous a valu cette avancée sur la route de l’intégration. Mais ces élites, au départ désintéressées et éclairées, se sont laissé tenter d’un côté, par l’instrumentalisation de l’intégration européenne à leur profit avec la dérégulation financière, et de l’autre se sont fait les zélotes de la pensée unique qui a évincé la pensée critique de l’horizon intellectuel européen.

Les politiques quant à eux s’en sont remis aux experts et aux agences indépendantes comme la BCE, le FESF ou le MES. Ils ont abdiqué leur fonction de transmission vers l’opinion et d’éclairage du chemin, en se concentrant sur des agendas nationaux de moins en moins pertinents. Leur légitimité est mise en question. Le populisme n’a pas d’autre source que la défection des élites et le retrait des politiques du théâtre d’action européen. L’Europe a fait de l’intégration monétaire un "processus sans sujets" piloté par des experts qui pourtant n’ont rien vu de la crise en gestation.

Cette prostration citoyenne devant le tsunami qui s’annonce, est un signe inquiétant du mauvais fonctionnement de la démocratie sur notre continent. La démocratie demande une culture démocratique et celle-ci doit être nourrie par un débat lui-même éclairé par la confrontation des faits et des idées. Ce débat sur l’Euro n’a pas encore eu lieu parce que l’Euro à été conçu et vendu comme une facilité, un confort pour l’usager et le consommateur auquel les institutions de l’UE ont toujours réduit le citoyen européen.

Le moment est venu sans doute aujourd’hui de donner à l’eurozone sa perspective politique. Il faut que la crise de l’Euro soit exploitée comme un levier pour susciter un véritable mouvement d’opinion transnational et paneuropéen au sein de l’eurozone pour y faire advenir la conscience d’une Communauté de destin européenne dans un monde en pleine transformation.

L’Euro n’a de sens que comme une étape vers une Europe rassemblée sur un modèle commun et prête à assumer une responsabilité de puissance dans le monde. Ni le marché, ni la monnaie ne fournissent à l’Europe son principe unificateur. Seul l’approfondissement de l’Humanisme en Europe mérite des sacrifices de souveraineté.

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