Opinions
Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.

La Présidentielle française ouvre le débat sur un contrat social européen. L’Europe a deux ans pour se réformer et en proposer les résultats à l’approbation du citoyen.

Avec l’élection présidentielle française, s’ouvre un créneau de deux années qui se fermera en mars 2019 avec la clôture du Brexit, et en juin avec l’élection du Parlement européen qui dorénavant choisira vraiment le prochain président de la Commission. L’Europe a donc deux ans pour se réformer et en livrer les résultats à l’approbation des citoyens. Les élections françaises marquent le coup d’envoi d’une réappropriation citoyenne de l’Europe, à l’échelle cette fois d’un grand pays.

Trois comportements distincts

Se plaint-on assez du déficit démocratique en Europe ! Eh bien voici que la campagne présidentielle énumère de façon vivante et précise les termes de l’équation européenne pour le citoyen de base. Pas moyen d’y échapper ! En gros on identifie trois comportements : d’abord les Dupont-Aignan et le Pen, personnalités au demeurant très différentes et opposées, mais tous deux champions de la fuite hors du système européen dont ils refusent les règles et les rapports de force. C’est l’illusion souverainiste ! Elle ne tient pas la route. Car cette posture archaïque et régressive ne peut séduire que les passéistes ou, à la rigueur, ceux des atlantistes qui préfèrent la tutelle de Washington à la souveraineté partagée de Bruxelles. Le souverainisme est voué à se marginaliser pourvu que l’Europe se réforme.

Viennent ensuite Macron et Fillon qui voient dans le redressement interne de la France la réponse à l’hégémonie allemande sur l’Europe, laquelle est en réalité celle de la droite CDU-CSU. Celle-ci, à travers le PPE - et la Commission -, contrôle en effet la politique économique européenne. Entre-temps, l’un et l’autre font profession d’exemplarité sur l’orthodoxie financière et sur les réformes structurelles : plus de marché, moins d’Etat et davantage de flexibilité pour le travail. Foncièrement, ils sont d’accord avec le modèle allemand actuel dont le caractère insidieusement dual soit leur échappe, soit les indiffère. Bons élèves de l’ordo-libéralisme, ils négocieront avec Berlin une fois qu’ils auront "reconstruit la crédibilité de la France", ce qui n’est pas très gaullien. Le premier est plus ouvert sur la défense commune que le second, enfermé dans une logique strictement intergouvernementale : c’est le Plan Fouchet du général de Gaulle.

Viennent enfin Mélenchon et Hamon, tous deux députés européens de gauche et qui entendent quant à eux changer l’Europe. Ils prennent le contrepied de Dupont-Aignan et Le Pen : Hamon veut remplacer le groupe informel de ministres des Finances qui codirigent l’eurozone, par un Parlement de l’eurozone; Mélenchon pour sa part va d’emblée au bras de fer avec le Dr Schauble : il entend renégocier la gouvernance de déflation larvée et de divergence interne de l’eurozone, sous la menace d’une sortie de l’euro, laquelle serait décidée par référendum. En revanche, si Hamon pense défense commune, Mélenchon se campe en paladin de la dissuasion nucléaire française qui ne saurait être partagée. On notera la posture gaullienne du leader des insoumis.

Les leçons à tirer

Que dégager comme leçons de ce paysage contrasté ? D’abord, que les positions sur l’Europe ne collent pas toujours avec la géographie politique : gauche et droite se recoupent sur plus d’un point. En témoigne l’existence aujourd’hui d’une opinion majoritaire en France qui rejette les politiques d’austérité de l’eurozone soutenues par les gouvernements de centre droit mais d’autres aussi, comme celui de Hollande précisément. L’addition des votes prêtés par les sondages aux Le Pen, Dupont-Aignan, Mélenchon et Hamon ne laisse aucun doute là-dessus. Ensuite, l’hostilité monte contre le dumping social, notamment la fraude à grande échelle dans la directive sur les travailleurs détachés qui est récusée par presque tous les candidats. Enfin le contrôle effectif de l’immigration, indissociable de formes variées de protectionnisme, reste le clivage le plus net entre l’extrême droite et les autres partis. En revanche une grande partie de l’opinion saisit le caractère singulier de la question des réfugiés.

La leçon qui s’impose dès maintenant est celle-ci : si les Français s’affirment, à près des trois quarts, attachés à l’euro, l’austérité budgétaire et salariale est récusée par une majorité disparate mais bien réelle d’entre eux parce qu’elle est absurde. Elle freine la croissance en Europe et elle finira par pousser un des pays périphériques - Italie, Grèce, Espagne, Portugal - hors de l’eurozone. La porte sera alors ouverte à de nouveaux Brexit dans l’UE-27, car c’est l’eurozone qui fournit son centre de gravité à l’Europe.

Or aujourd’hui, le dispositif institutionnel de l’eurozone interdit la révision des politiques d’austérité gravées dans le marbre des traités. Il exclut en effet de facto, voire en droit, les outils du redressement économique de l’eurozone : un budget fédéral, une mutualisation et une restructuration des dettes souveraines en excès, des gains de compétitivité par l’investissement public national et communautaire, une harmonisation de la fiscalité des multinationales et des très grands patrimoines. Cadenasser la gouvernance de l’eurozone comme l’entend à tout prix la CDU du Dr Schauble, c’est donc s’interdire de corriger les divergences entre le noyau et la périphérie de l’eurozone, de lutter contre les inégalités et de rétablir effectivement la justice fiscale entre capital et travail, et entre PME européennes et firmes globales étrangères. Or l’Europe ne doit pas servir à verrouiller et à clicher le régime de distribution de la richesse et du revenu construit par le progrès technologique et la mondialisation. Il en va ici d’une prérogative primordiale de la démocratie européenne.

La réforme de l’eurozone, nécessaire à l’abandon des politiques d’austérité, implique donc en même temps un contrat social européen. Renforcement des institutions et contrat social sont indissociables. C’est l’enseignement principal de la présidentielle française : la Convention qui clôturera les deux années de renégociation des traités, devra donc accoucher d’un compromis historique entre la gauche et la droite, entre les intergouvernementaux et les communautaires pour permettre à l’Europe de se redresser et reprendre sa route.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : La Présidentielle ouvre le débat sur un contrat social européen