Opinions

Une opinion de Pierre Defraigne, directeur exécutif du Centre Madariaga-Collège d'Europe et directeur général honoraire à la Commission européenne.


L’Amérique se replie, l’Europe tourne en rond, la Chine avance ses pions pour récupérer sa place d’Empire du Milieu. Le centre de gravité de l’économie mondiale bouge. L’Europe doit répondre au double défi chinois.


Vendredi dernier, l’Europe a vu se resserrer autour d’elle l’étau du protectionnisme: la défection de Trump sur l’accord de Paris revient à du protectionnisme climatique; la Chine entend maintenir ses préférences pour ses entreprises d’Etat; l’Europe elle-même refuse à la Chine le statut d’économie de marché, pour préserver son dispositif anti-dumping et protéger son acier. Le Sommet UE-Chine du 2 juin a abouti à une alliance climatique forte Bruxelles-Pékin contre Washington, mais à cause du différend commercial, il n’y a pas eu de communiqué commun à l’issue de la rencontre. Du coup rien non plus sur un défi majeur lancé par la Chine à l’Europe : l’enjeu stratégique de la Route de la Soie.

La Chine divise pour régner

Le 14 mai dernier à Pékin, le Forum des Chefs d’Etat de la Route de la Soie, dorénavant dénommée Belt and Road Initiative (BRI), délibérait sous la présidence de Xi Jinping du projet pharaonique d’inter-connectivité terrestre, maritime, et virtuelle entre l’Asie et l’Europe. La BRI concerne donc l’Europe au premier chef puisqu’il s’agit de lancer par route, chemin de fer et liaisons Internet à haut débit, à travers l’Asie centrale et les Balkans, et par voie de mer à travers l’Asean et la Méditerranée, plusieurs corridors de liaison physiques, informatiques et d’accords douaniers, qui vont irriguer le continent eurasien et ainsi contribuer à son développement et sa stabilité.

Déjà c’est un train qui, en quinze jours au lieu de six semaines par mer, amène le rioja d’Espagne à Shanghai et les composants électroniques de Hangzhou à Duisbourg. Un TGV reliera bientôt Belgrade à Budapest avec financement chinois puisque 10 milliards d’euros sont prévus pour des projets en coopération avec la CEE (Central and Eastern Europe) de type 16+1, parmi lesquels onze pays membres de l’UE. On imagine les tactiques "diviser pour régner" auxquelles se prête un tel saucissonnage des rapports entre la Chine et l’UE.

Mais l’Europe était absente du Forum de Pékin et le Sommet UE-Chine du 2 juin, n’a pas davantage donné une réponse d’envergure des 27 à la Chine. La Route de la Soie attendra.

Se penser en puissance eurasienne

Pourtant, lancée en 2013, comme une idée, la BRI prend forme : plus de soixante pays y sont associés; une Banque asiatique d’Investissements en Infrastructures (1) a été créée en 2015 pour servir de levier à des financements multilatéraux assurés ou à venir (l’ADB, la Banque mondiale, la Banque des Brics ) et à des partenariats publics-privés, le tout pour des centaines de milliards d’euros, soit un multiple du plan Marshall. Accords bilatéraux de coopération et joint-ventures se multiplient déjà, et les premières réalisations se concrétisent. Le dessein est à la fois économique - reconvertir les énormes excédents de capacités chinois - commercial - favoriser les exportations chinoises- et politique - promouvoir la coopération entre la Chine et non seulement les Etats riverains, mais nombre de pays d’Afrique et d’Amérique latine. L’Amérique se replie, l’Europe tourne en rond, la Chine avance ses pions. Il est urgent pour l’Europe de comprendre où la Chine en est et où elle veut en venir. L’Europe ne peut pas abandonner l’Eurasie à la Chine. L’Europe n’est plus seulement une puissance atlantique et méditerranéenne, elle doit se penser en puissance eurasienne, comme partenaire de la Chine, de la Russie et de l’Inde.

Les atouts chinois

La Chine jouant de ses trois atouts - sa vision stratégique de long terme, sa croissance soutenue et sa capacité de mise en œuvre rapide - cherche à restructurer en profondeur l’ordre mondial, et l’Europe, tournée vers elle-même, ne le réalise pas. La Chine confrontée à des problèmes internes difficiles, poursuit sa montée en puissance. Sa croissance reste de 6,5%, soit plus du double de la croissance américaine et le quadruple de celle de l’eurozone; son effort technologique dépasse le nôtre et les fruits sont là : dans l’espace, l’aviation et le numérique. La Chine entend se réserver le gros de son marché pour sa montée en gamme; importations et investissements directs étrangers seront instrumentalisés à cette fin si ses partenaires commerciaux n’y veillent pas. Par ailleurs, la Chine s’affirme comme puissance stratégique, maritime autant que terrestre. Très significatif, les Chinois débordent d’optimisme pour l’avenir.

Répondre au double défi

Mais avant tout, la Chine est occupée à construire une vision du monde, en jouant du basculement de l’économie mondiale vers l’Asie de l’Est. Elle vise à la fois à conforter et à infléchir le système multilatéral de Bretton-Woods, climat compris, et promouvoir pour cela un réseau d’alliances avec les pays émergents et en développement. Son souci est double : assurer la sécurité de ses approvisionnements et de ses débouchés pour garantir sa croissance, clé de sa stabilité politique, et construire un ordre mondial promoteur de coopération, mais surtout garant du statu quo interne chez elle au nom de la non-ingérence.

L’Europe, désormais contrainte à prendre le relais des Etats-Unis défaillants, doit se mettre en mesure de répondre au double défi chinois : contribuer à la stabilité et au développement du continent eurasien et asseoir la multipolarité du monde, non sur un rapport de forces, mais sur la règle de droit multilatéral. Il est urgent pour l’Europe de se construire comme puissance en menant à bien un triple agenda : la monnaie et la technologie comme garants de son modèle social, la défense commune comme garante de son autonomie.


(1) L’Allemagne, la France, l’Italie en sont actionnaires fondateurs, nos partenaires du Benelux aussi, mais la Belgique a choisi de s’aligner sur les Etats-Unis et le Japon qui n’en sont pas. Dieu seul sait pourquoi.