Opinions

Une chronique de Xavier Zeegers.


L’Europe doit gagner en autorité et ne pas renoncer à une politique basée sur une éthique.

Est-ce un signe ? La date du 25 septembre 1957 marquant la naissance de la Communauté économique européenne et de l’Euratom, ancêtres de l’UE, peine à briller dans l’Histoire. Or elle est un des marqueurs les plus pacifiques du XXe siècle, au point qu’on pourrait, par contraste positif, la vénérer autant que le 8 mai 45. Avec aussi le 8 juillet 1962, quand le chancelier Adenauer et le président de Gaulle à la cathédrale de Reims exaltèrent la réconciliation franco-allemande, une plaque nous le rappelle. Le cardinal Marty dit que naissait alors "l’Europe des cœurs", cliché devenu people mais alors idoine car les deux chefs d’Etat eurent le courage de tourner le dos à un conflit séculaire en pensant plus aux prochaines générations qu’à leur popularité, signature des grands.

Lors du trajet, un dialogue stupéfiant se tint. De Gaulle dit à son vis-à-vis : "Regardez cette foule qui nous encourage tant…" Dubitatif, le chancelier osa le contredire et rétorqua qu’il ne voyait pas autant de monde. De Gaulle répondit : "Peu importe, c’est très simple et cela marche, faites comme si !" Il inventa donc le yes-we-can d’Obama né juste un an plus tôt ! Oui, l’Europe, on peut la faire. Et elle se fit. Mais la voici perdue dans le brouillard.

Que s’est-il passé ? Les europhobes à la mémoire aussi courte que leurs idées nient que l’Union soit une réussite, ne serait-ce que par la paix devenue "évidente" alors que, durant des millénaires, les guerres furent notre ordinaire. Succès économique aussi, où l’on voit qu’un mode de vie sans drame majeur, couplé avec la satisfaction de nos besoins vitaux, apaise les esprits. Dès lors l’élargissement sembla tout naturel, proche de la ritournelle de Paul Fort : si tous les pays d’Europe se donnaient la main, on ferait une jolie ronde. Mais c’est alors qu’il fallait poser les bonnes questions. Ontologiques.

Resterons-nous une grande puissance économique où tenterions-nous de la prolonger en force politique du même acabit ? Associer cordialement des nations ou carrément créer l’utopie des Etats-Unis d’Europe, quitte à rogner sur les souverainetés ? Jusqu’où irait notre frontière commune, comment réguler les migrations, quelles valeurs défendre, militairement s’il le faut, avec quelles forces ? Ces interrogations restèrent encalminées et créèrent insidieusement un pot-au-noir décisionnel devenu inextricable.

Pourquoi donc ? Un ami sociologue m’a soufflé une réponse originale en rappelant que l’Europe fut fondée surtout par des idéalistes sociaux-chrétiens. Adenauer, de Gasperi, Monnet, Bech, Mansholt, Schuman; autant d’humanistes allergiques aux combines, conflits, coups de gueule et dilatations d’égos trop vulgaires pour ces gentlemen écœurés par la violence et dont le primat de la courtoisie sur la brutalité était le terreau mental. Ainsi Jean Monnet, dans ses Mémoires (Fayard, 1976) à propos de l’Angleterre, écrit en 54 déjà : "J’avais pour préoccupation que les portes de nos institutions leur fussent ouvertes dès le début afin que les malentendus et les soupçons se dissipassent au lieu de s’épaissir." Une telle miséricorde envers les futurs brexiteurs nous rend béat d’admiration, aussi est-il logique que l’Eglise ouvrît son procès en béatification !

Un livre blanc, qui vient à point, évoque les pistes d’un futur européen cherchant des repères solides. Que faire ? En tant que "patriote européen", j’émets ici une réflexion basique. L’Europe devrait être plus assertive, plus fière, plus ferme, en premier lieu envers ses propres membres qui la contestent de l’intérieur. Quand la Commission donne deux mois à la Pologne pour résoudre un "litige constructif" (en clair : contrer sa dérive totalitaire) mais que ses dirigeants restent muets - donc méprisants - elle ne peut rester impavide, perdant ainsi sa crédibilité. Elle doit gagner en autorité et ne pas renoncer à une politique basée sur une éthique et donc, osons le dire, une morale de civilisation, celle-là même qui inspira sa création. C’est un invariant absolu. Il fait ricaner les cyniques, les populistes, les désabusés ? Fi ! Je veux encore y croire. Quitte à faire comme si…


xavier.zeegers@skynet.be