Opinions
Une opinion de Richard Miller, député fédéral MR.


Les capacités européennes sont immenses mais elles ont besoin, pour se fortifier, d’espace, d’extension. Notamment dans deux directions : vers l’Afrique, à travers le bassin euroméditerranéen, et vers la Russie.


Il est de bon ton, en ces temps de dénigrements multiformes de l’Union européenne, de cibler le grand élargissement de 2004 qui aurait été trop rapide, mal pensé, réalisé en l’absence d’un approfondissement préalable et nécessaire. Mais juger ainsi, c’est déjà mettre un genou en terre de renoncement !

En effet, l’essence même de ce qui a pour nom "Europe" a toujours été de se réunifier, de s’élargir, de viser au-delà d’elle-même, de dépasser les limites d’un territoire trop étroit pour un projet fondé sur la liberté et la volonté de prospérer. Les Européens ont toujours ressenti le besoin d’aller plus loin et de déplacer la ligne d’horizon. De l’"Enquête" d’Hérodote, des explorations aux Grandes Découvertes, des invasions - dont la première fut accomplie par Alexandre en Orient - aux colonies accaparatrices…, les habitants de la pointe occidentale eurasiatique ont toujours cherché à accroître leur espace. Ces poussées ne se sont jamais accomplies de façon pacifique, mais toujours par la force, par la supériorité technique des moyens et des armes, et donc par la contrainte imposée aux populations.

Décorseter le territoire

Heureusement, la réalité, aujourd’hui, est tout autre : les instruments de l’expansion de l’Union européenne s’inscrivent désormais dans le respect du droit international et du droit communautaire. L’Union européenne procède davantage par réunification de pays qui furent séparés par l’Histoire. Ainsi, à travers sept étapes successives entre 1957 et 2013, l’Union européenne a accru considérablement son territoire (1). D’une superficie cumulée de 1,3 million de km2 pour les six pays de la Communauté économique européenne (CEE), l’UE a abouti à un territoire commun de 4,5 millions de km2 - malheureusement rétrogradée par le Brexit à 4,2 millions(2).

C’est donc une superficie conséquente mais limitée, comparée à la superficie de la Russie, des Etats-Unis ou du Brésil. Dès lors, même si les modalités sont désormais celles d’une expansion pacifique fondée sur un transfert volontaire de souveraineté, dans le respect de valeurs humanistes et démocratiques, la nécessité est toujours aussi mobilisatrice de décorseter le territoire, d’ouvrir notre économie à davantage d’ampleur que celle apportée par 4,2 millions de km2. Elle l’est sur le plan économique et commercial, elle l’est aussi sur le plan politique et sur le plan culturel.

Des perspectives dynamiques

C’est lorsque l’Union européenne fait du surplace que son énergie va se nicher dans les replis nationalistes, les peurs populistes et les querelles institutionnelles. Certes, consolider l’ancrage démocratique de l’UE est vital. Mais lorsque des solutions sont recherchées entre rivaux bornés par des contraintes nationales, elles ne peuvent être ni suffisantes, ni audacieuses, ni finalement appropriées. Au contraire, lorsqu’elle est en mouvement et s’avance dans le sens de l’Histoire, l’Europe a à chaque fois démontré sa capacité d’inventer, entre partenaires, les réformes politiques appropriées à l’esprit européen. Cet esprit dont Paul Valéry écrivait que partout où il est, "on voit apparaître le maximum de besoins, le maximum de travail, le maximum de capital, le maximum de rendement, le maximum d’ambition […] le maximum de relations et d’échanges" (3).

Bref, l’Europe est à l’étroit ! Géographiquement vouée à être "une sorte de cap du vieux continent, un appendice occidental de l’Asie" (4), elle ne cesse de rechercher des perspectives et des dynamiques nouvelles pour cette conception européenne de la vie que l’on retrouve de la côte bretonne à la plaine hongroise, des forêts scandinaves aux vignes de la Méditerranée. Il faut, écrit Verhofstadt, "une Europe plus grande" (5) !

Des capacités immenses

Les instruments existent. Aux processus d’adhésion régulant la réunification européenne, s’ajoutent une politique de voisinage ouverte, les relations diplomatiques multilatérales et bilatérales, la présence au sein des organismes internationaux (Onu, Otan, G7…) ainsi que la négociation d’accords commerciaux ambitieux, comme celui, récent, avec le Canada (Ceta) qui servira de modèle aux prochains accords commerciaux.

Les capacités européennes sont immenses; on ne fait encore que les pressentir, tant elles sont voilées par les illusions nationalistes. Ces capacités, en termes de valeurs démocratiques, de prospérité économique et de référence politique existent pourtant bel et bien. Enracinées dans le respect des libertés individuelles, elles ont besoin pour se fortifier, d’espace, d’extension.

Notamment dans deux directions d’immédiate proximité : vers l’Afrique, à travers le bassin euroméditerranéen, et vers la Russie.

Pour ce qui concerne la Méditerranée, la crise politique engendrée par l’immigration illégale a montré la nécessité d’une association politique plus élaborée avec les pays d’Afrique du Nord. La proposition de Charles Michel d’amener les Etats membres à activer davantage leurs propres relations privilégiées avec les différents pays concernés, tant en Méditerranée, qu’en Afrique subsaharienne, est excellente et a été reprise dans l’accord intervenu au sommet européen sur le sujet. A contrario, elle démontre l’insuffisance européenne.

Si on y ajoute la mise en œuvre d’une coopération plus structurante avec les Etats africains, on pourrait voir se dessiner enfin à l’échelle européenne une politique de rapprochement Nord-Sud. Pour y parvenir, il reste un obstacle de taille à surmonter : la lutte contre l’islamisme qui constitue aujourd’hui l’idéologie destructrice de tout ce qui peut rapprocher les populations.

L’islamisme agit aujourd’hui de la même façon que le communisme qui avait empêché au siècle précédent tout rapprochement entre la Russie et l’Europe.

Or la Russie est et sera toujours le grand voisin direct de l’UE. Sans nier aucune des difficultés que cela représente, Charles Michel et Didier Reynders ont parfaitement compris, en étant les premiers Européens à s’y être rendus officiellement, la nécessité de maintenir le dialogue avec Moscou. L’Europe a tout à gagner à agir de même.

Alexandre Soljénitsyne disait de façon prémonitoire en septembre 1994, à propos du XXIe siècle, qu’il "nous réserve des situations où l’ensemble de l’Europe et les Etats-Unis auront besoin, et grand besoin, de la Russie comme allié" (6).

A défaut, la Russie se tournera résolument vers l’Asie. A défaut, l’Afrique cherchera d’autres partenaires pour enfin exister.


(1) : Pour ce qui concerne la superficie du territoire et la démographie européenne, cf. l’article de Pierre Verluise, daté du 10 mars 2017, L’Union européenne post-Brexit : quelles perspectives géopolitiques ?, https ://www.diploweb.com/L-Union-europeenne-post-Brexit-quelles-perspectives-geopolitiques.html

(2) : Notons qu’avec le Brexit, la population de l’UE est passée de 510 à 443 millions d’habitants. Population dont le taux de fécondité est trop faible pour assurer le remplacement des générations : c’est le solde migratoire qui assure l’accroissement de la population européenne.

(3) : Paul Valéry (1922), "Œuvres", t.1, Paris, La Pochothèque, 2016, p. 726.

(4) : Paul Valéry, ibid., p. 716. Cf. sur ce thème, Jacques Derrida, "L’autre cap", Paris, Minuit, 1991.

(5) : Guy Verhofstadt, "Le mal européen", Plon/Marque Belge, 2016, p. 411.

(6) : Alexandre Soljénitsyne, "Le ‘problème russe’ à la fin du XXe siècle", Paris, Fayard, 1994, p. 135.