Opinions "La Flagellation d’Urbino", peint au milieu du XVe siècle, présage le contexte géopolitique que traverse actuellement l’Europe dans sa quête forcenée d’unité et d’identité culturelle.

Une opinion de Jean-Pierre De Rycke, historien de l'art et ancien conservateur du Musée des Beaux-Arts de Tournai.

On dit souvent que c’est le tableau le plus mystérieux de toute l’histoire de l’art, l’un des plus précieux aussi. Son nom ? La Flagellation d’Urbino. Son auteur ? Piero della Francesca. Derrière l’apparente banalité d’une image religieuse peinte vers le milieu du XVe siècle en Italie se cache un message politique et culturel d’une importance considérable, aujourd’hui oublié mais d’une vibrante actualité.

Le martyre du Christ

Nous sommes à l’extrême fin d’une civilisation brillante entre toutes, Byzance (ne dit-on pas "Byzance", pour décrire quelque chose de particulièrement fastueux ?), héritière sous sa forme chrétienne de l’Empire romain d’Occident. Cet empire, dont le martyre du Christ, dans le tableau, incarne la lente agonie sous le regard impassible et désabusé de son avant-dernier empereur, Jean VIII Paléologue, alias Ponce Pilate. Son tort ? Ne pas avoir tout fait pour mettre en œuvre la réconciliation de Rome avec Byzance après le grand schisme orthodoxe de 1054. Il trahit ainsi l’acte d’union auquel il avait pourtant souscrit à Florence une dizaine d’années auparavant lors du plus grand concile œcuménique jamais organisé par l’Église.

C’était du moins le point de vue des "Latins" (Occidentaux) à l’époque et de Rome, capitale de la papauté qui, grâce à la Renaissance, allait bientôt connaître un second âge d’or après que sa propre éclipse dans l’antiquité sous la poussée barbare eut favorisé l’émergence d’un autre empire, Byzance-Constantinople, la deuxième Rome d’Orient fondée par Constantin, le tout premier empereur chrétien.

Éternel mouvement de balancier

La conséquence de ces atermoiements impériaux, et de l’opposition conjointe d’une partie des Grecs tellement attachés à leurs spécificités et querelles théologiques, justement qualifiées pour l’occasion de "byzantines" ? Le 29 mai 1453, la Turquie ottomane guidée par son nouveau et jeune sultan Mohamed écrasait de façon définitive l’Empire chrétien d’Orient en s’emparant de sa capitale à la suite d’un siège d’une violence et d’une cruauté sans précédent, tuant et décapitant au passage le dernier empereur de Byzance Constantin qui, par une improbable coïncidence du destin, portait le même nom que le fondateur de la ville-empire mille ans plus tôt tout en ayant également pour mère une… Hélène ! C’est pour tenter de conjurer l’issue fatale tant qu’il était encore temps qu’avaient dû se rencontrer puis s’entendre, à la faveur d’un accord diplomatique dont nous ne connaissons pas les termes précis, les trois personnages "contemporains" (celui du centre, Oddantonio da Montefeltro et premier duc d’Urbino disparu tragiquement, étant en fait représenté à titre posthume) figurés à l’avant-plan. Leur serment d’alors, réitéré entre les deux survivants peints aux côtés du prince malheureux - un archonte grec, sans doute dernier ambassadeur de Constantin, et un humaniste italien de premier plan, Francesco Accolti, alors considéré comme le plus grand juriste de son temps - au moment de l’exécution de la peinture. Le soutien à une grande croisade de l’Occident afin d’affaiblir la puissance turque et reconquérir les lieux saints de Jérusalem en échange du ralliement définitif de l’Église d’Orient à Rome. Mais là n’est plus la question. Ne faut-il pas voir au contraire dans cette évocation picturale empreinte de dignité la parabole et le présage messianique du contexte géopolitique que traverse actuellement l’Europe dans sa quête forcenée d’unité et d’identité culturelle ?

L’Europe à la croisée des chemins

L’Europe, constituée d’étoiles-nations qui sont autant de "phares culturels" au sein d’une même galaxie se déployant d’est en ouest et du nord au sud, semble aujourd’hui à la croisée des chemins.

Écartelée entre les trois géants qui déterminent son périmètre géographique, politique et économique à travers le monde (Chine, États-Unis, Russie), confrontée depuis quelques décennies à l’arrivée massive de populations culturelles étrangères - et en partie hostiles - à ses propres coutumes et modes de vie, elle ne doit plus faire face apparemment à une simple invasion de type militaire ou stratégique, du moins dans l’immédiat, mais hésite désormais entre renforcement de son intégration ou repli sur ses nations constituantes pour faire face à ses propres démons de l’intérieur. À plus de cinq siècles de distance, l’image de la Flagellation, telle une étoile du berger, nous montre le chemin à suivre, de la même manière que les astres distants à des années-lumière nous renvoient l’écho posthume de leur rayonnement cosmique.

Pour éviter l’effondrement et la catastrophe, c’est plus de solidarité qu’il faut créer entre les différentes cultures-nations qui composent son espace géographique. Et spécialement entre cette "vieille Europe" qui s’appuie symboliquement sur sa capitale, Bruxelles, ancien "carrefour de l’Occident" choisi à ce titre pour incarner l’idée globale du continent lors de sa fondation politique mais dont les dérives technocratiques et l’éloignement "élitiste" de ses représentants formatés la font parfois justement ressembler à une Byzance moderne retranchée dans sa tour d’ivoire ; et la "nouvelle Europe", elle-même vestige paradoxal de l’ancien empire byzantin à travers la constitution du bloc communiste - à l’exception notoire de la Grèce - consécutif à la Seconde Guerre mondiale.

Le profane, le sacré

Mais la solidarité ne s’établit pas seulement à l’intérieur de frontières géographiques stables - encore à définir - mais aussi et surtout autour d’un socle commun de valeurs fondatrices d’un nouvel élan communautaire. Pour une Europe du futur qui intégrera le plus harmonieusement possible sa "vieille" et sa "nouvelle" déclinaison, elles doivent avoir pour nom une tradition chrétienne œcuménique parfaitement assumée et des libertés civiles individuelles destinées à l’épanouissement de la personne qui, ensemble depuis la Renaissance précisément, sont la marque de cet humanisme intégral accomplissant l’équilibre miraculeux entre l’individu et l’imaginaire collectif spirituel qui transcende sa singularité dans la rencontre providentielle du profane et du sacré.

Ce n’est qu’à ce prix que le continent mosaïque, matrice sans précédent d’une diversité tellement féconde au sein d’un si petit territoire, trouvera à nouveau sa place centrale dans le concert de l’univers, entre un hégémonisme anglo-saxon global qui tend à s’éloigner pour mieux cultiver sa singularité et d’immenses ensembles géopolitiques ayant tendance à effacer l’individu pour mieux asseoir la toute-puissance du collectif.


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