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L'intégration européenne aura quelque peu vécu son Waterloo en 2005, lorsque les référendums des Pays-Bas et de la France ont torpillé, contre toute attente, le projet de constitution. Si les médias ont polarisé l'attention sur la paralysie des processus de décision européens, la réalité est toute autre. Loin de subir un déclin irréversible, l'UE conduit ses affaires comme à l'accoutumée et poursuit tranquillement l'élaboration de nouveaux projets et politiques.

Il suffit de lire les derniers gros titres de journaux. L'UE établit une stratégie pour l'énergie et l'environnement dans le but de mettre fin à la concurrence autodestructrice des fournisseurs de pétrole et de gaz en son sein même, tout se plaçant comme chef de file mondial de la lutte contre le changement climatique.

Il est probable que sa politique étrangère et de sécurité ne lui permette pas pour l'heure de s'adresser au monde d'une seule et même voix. Cette politique commune prend pourtant forme et a déjà soigné certaines des blessures infligées par les désaccords sur la guerre en Irak. Tout aussi importante, l'intégration économique de l'Europe continue sa progression, avec un euro vigoureux et l'apparition d'un marché unique pour les services financiers.

La tentative malheureuse de créer une constitution partagée trouve son origine dans les craintes que les mécanismes décisionnels ne soient surchargés par l'accession de tous les nouveaux membres, d'abord en mai 2004 et à nouveau au début de l'année. Le traité constitutionnel était initialement conçu pour simplifier le système; ce n'est que plus tard qu'il se développa avec un enthousiasme débordant et devint le long et pompeux document devenu lettre morte.

Toutefois, on note jusqu'à présent que la machine européenne s'en sort plutôt bien sans la constitution. Le volume de réglementations mises au point l'année dernière est sensiblement le même qu'il y a 10 ans. En 2005 et 2006, le débit de directives, dispositions réglementaires et rapports associés, livres blancs et communications s'est maintenu à 2 800, comme c'est le cas chaque année depuis 1996, quand Jacques Delors était à la barre de la Commission européenne et que le frénétique projet européen était salué par la plupart. Bruxelles est actuellement une ville-gouvernement, à l'image de Washington D.C., même si les négociations complexes entre les 27 membres de l'Union sont longues et laborieuses.

Par-dessus tout, l'économie européenne semble rayonner davantage. En Allemagne, locomotive économique de l'UE, le chômage est faible et la confiance des chefs d'entreprise est élevée. Et dans toute l'Europe, les effets positifs de la stratégie d'élargissement et l'entrée de dix anciens pays communistes ces trois dernières années génèrent un nouvel aplomb.

Tout cela n'est pas étonnant. Il faudrait beaucoup plus qu'une anicroche dans le délicat processus politique de l'Union pour que l'intégration soit au point mort, à plus forte raison qu'elle fasse marche arrière. Les pressions mondiales qui resserrent les liens entre les nations européennes sont plus fortes que jamais, et l'impasse du traité pour la constitution n'allait donc pas écarter l'Europe de sa trajectoire bien longtemps.

Bien entendu, le chemin n'est pas sans obstacles. Un consensus pourrait néanmoins ressortir sur la tournure de l'avenir européen. Les diplomates et les analystes politiques s'accordent dans l'ensemble à dire que les éléments clés de la constitution manquée seront sauvés du naufrage et transformés dans l'esprit du "mini-traité" que Nicolas Sarkozy, l'un des favoris des élections présidentielles françaises, a proposé l'automne dernier lors d'une conférence des Amis de l'Europe à Bruxelles. Si les détails restent mystérieux, l'avis général est que l'UE adoptera la plupart des mécanismes de procédure de la constitution l'année prochaine.

L'Europe n'est pas au bout de ses peines. L'élaboration de politiques cohérentes est toujours difficile avec autant de nations et de cultures politiques différentes. Mais l'idée que la crise constitutionnelle entrave tout progrès est fausse. Il est bien plus grave de constater que les gouvernements ont concentré leurs efforts sur les détails de la "construction de l'Europe" au point de négliger des questions stratégiques plus vastes. Le débat sur l'avenir de l'Europe est faible ou inexistant, et l'on ne sait pas non plus quelle Union est souhaitée par les populations européennes.

Aussi étrange que véridique, même l'unilatéralisme américain du Président George W. Bush n'a pas provoqué de grand débat sur le futur rôle de l'Europe dans le monde. Le problème de l'Union européenne n'est pas la soi-disant "crise constitutionnelle", mais plutôt l'absence d'une identité politique reconnaissable.

© La Libre Belgique 2007