L’exil partiel de la souveraineté

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Opinions

Pas à pas, nous nous dirigeons vers la reconnaissance par l’ONU d’un Etat de Palestine sur la base des frontières de juin 1967. Israël est au pied du mur. Bien que politiquement inconfortable, cette situation oblige à affronter les questions qui dérangent et à y apporter les réponses qui depuis plusieurs décennies se font attendre. Il n’est plus possible, aujourd’hui, de ressortir les vieux jokers qui jusqu’à présent étaient utilisés pour justifier le refus d’une négociation véritable faite de compromis douloureux. Ainsi, l’argument de la sécurité d’Israël, soit disant mis à mal par tout retrait sur les frontières de juin 1967, est éculé. La perspective d’une paix réelle, ainsi que d’une armée demeurant forte et dissuasive sont de bien meilleurs atouts pour la sécurité d’Israël que quelques kilomètres supplémentaires de territoires.

L’argument émotionnel de l’unité indivisible de Jérusalem, capitale éternelle d’Israël a, lui aussi, perdu de sa verve. Chacun sait bien que, de facto, la ville n’a jamais été véritablement unie. Les quartiers juifs et arabes n’ont pas besoin d’une frontière de béton pour être séparés ! Le temps n’est plus à ces simagrées. Alors, demandons-nous, avec franchise, pourquoi depuis tant d’années, aucun compromis sérieux n’a été proposé et accepté ? La réponse est aussi brève que terrifiante : le spectre de la guerre civile. Entre religieux et laïcs, entre colons et partisans de la paix, le gouffre n’a cessé de se creuser. Pour les uns, Israël représente "le début de l’œuvre de la rédemption ", l’expression de la volonté divine, un Etat insensible aux aléas de l’histoire des hommes et des peuples. Pour les autres il s’agit certes d’un pays souverain garantissant la survie du peuple juif mais d’un Etat ayant surtout sa place dans le concert des nations, inséré dans l’histoire humaine. Entre ces deux mondes séparés par un gouffre profond, seul le mépris et la haine se sont installés. La possibilité d’une lutte fratricide est bien réelle.

Les rabbins du Talmud, il y a près de vingt siècles avaient déjà attiré l’attention des chefs politiques de leur époque sur cette même problématique en signalant que si Jérusalem et la Judée avaient finalement été détruites en l’an 70, ce n’était pas tant à cause des Romains et de leur force militaire qu’à cause de "la haine gratuite entre frères " qui depuis longtemps déjà rongeait le peuple juif. Rien n’a donc changé aujourd’hui. La menace existentielle contre Israël ne viendrait pas tant des Palestiniens, ou même de l’Iran, mais bien plutôt des profondes dissensions qui animent la société juive israélienne et qui rongent le pays. La peur d’une lutte fratricide demeure la raison principale du refus des gouvernements israéliens de faire les compromis nécessaires à la paix.

Que faire alors face à la naissance d’un Etat palestinien dont Israël n’a pas su accompagner la gestation, si ce n’est proposer une réflexion religieuse sur l’avenir et le statut des colons et de leurs idéologies ? L’enjeu est de taille, car le renoncement à la Judée-Samarie constitue l’effondrement de la bulle messianique dans laquelle se reconnaît une grande partie de la population religieuse d’Israël. Une telle bulle n’explose pas sans créer les conditions d’une possible implosion dévastatrice.

L’histoire du peuple juif se caractérise par plusieurs cycles. Chacun marqué par une formulation de l’Alliance définissant la nature de sa relation à Dieu ainsi que par une modalité de l’exil donnant un sens profond à l’expérience historique du peuple. A l’époque biblique, lorsque Dieu dominait l’Alliance, les vicissitudes de l’histoire du peuple juif étaient justifiées par les fautes de ce dernier : nous parlions de " l’Exil de la Terre ". A l’époque rabbinique, lorsque Dieu et le peuple juif vivaient l’Alliance comme un partenariat d’égal à égal, les souffrances du peuple étaient partagées par Dieu. Dieu ne punissait plus son peuple, mais souffrait avec lui : nous parlions alors de " l’Exil temporaire de la Présence divine ". Qu’en est-il à présent, au temps d’après Auschwitz et de la Jérusalem reconstruite, au temps où les risques de tensions et de divisions internes grondent ? Si le rabbin Irving Greenberg parle d’un troisième cycle de l’histoire juive, celui de l’Alliance volontaire - car après la Shoah que Dieu peut-il imposer ? - il me semble que celle-ci doit s’accompagner d’une autre modalité de l’exil. Celle qu’il faudrait nommer : " l’Exil partiel de la Souveraineté ". Exiler la souveraineté territoriale de certains lieux mystiques du Judaïsme biblique et inventer une nouvelle modalité de la relation à la terre, qui ne renierait ni le droit des Juifs à vivre sur ces lieux fondateurs de l’identité nationale ni le droit des autres à y avoir un Etat souverain.

Cet "Exil partiel de la Souveraineté" se veut traduire toute la réflexion biblique puis rabbinique sur l’une des caractéristiques essentielles de la paix messianique. Cette époque d’harmonie universelle est évoquée par l’image de cette petite cabane faite de branches et de feuilles commémorant les quarante années passées dans le désert. Cette Sukkat Shalom, "cabane de la paix", est également le lieu vers lequel, une semaine par an, chaque Juif doit vivre, laissant maison et sens de la possession derrière lui. Vivre dans la Sukkah, c’est faire l’expérience non seulement du souvenir des quarante années dans le désert mais également goûter à l’esprit d’un temps messianique où la modalité de la relation à la terre serait différente de celle d’aujourd’hui. Relation véritablement messianique à la terre, faite de précarité et non de certitudes, de sainteté et non de possession et de souveraineté.

"L’Exil de la Terre" et "l’Exil temporaire de la Présence divine" ont rendu Auschwitz possible. Le retour à la terre et sa possession totale ont créé les conditions d’une lutte permanente entre Israéliens et Palestiniens ainsi que les symptômes d’une implosion de la société juive. Il semble que le temps soit venu d’entrer de plain-pied dans ce nouveau cycle de l’histoire juive et de renoncer à la souveraineté sur une partie de la terre où certains Israéliens vivent. Que les colons et ceux qui les soutiennent deviennent les pionniers de cet "Exil partiel de la Souveraineté", vivant dans un Etat de Palestine, séparés de seulement quelques kilomètres du territoire souverain israélien.

Qu’ils demeurent sur ces lieux qu’ils veulent porteurs de sainteté et qu’ils fassent l’expérience d’une relation à la terre digne de l’espoir messianique. Ainsi, inscrits dans le sens véritable de l’histoire juive, vivant l’expérience de "l’Exil partiel de la Souveraineté", ces hommes et ces femmes pourraient être à l’avant-garde du judaïsme et retrouver leur place dans une tradition juive de paix et de fraternité qu’ils ont pour le moment tout à fait perdue. Ce n’est qu’alors qu’Israël pourra sereinement et courageusement partager cette terre, donner aux Palestiniens la partie de Jérusalem dont ils ont besoin pour affirmer leur identité nationale et trouver les modalités d’une paix politique qui ne doit plus attendre.

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