L’heure de la dépénalisation a sonné

Jean-Marie DERMAGNE Publié le - Mis à jour le

Opinions Roosevelt l’a fait avec l’alcool. Faisons-le avec les autres drogues. Gardiens de prison, policiers, assistants de justice, magistrats : tous hurlent au sous-effectif. Pas étonnant : on n’arrête pas d’engraisser le code pénal et de faire de la tolérance zéro tous azimuts ! Paraît que l’électeur moyen en réclame toujours plus. Du coup, les arrestations, les gardes à vue, les détentions préventives, les peines de prison à rallonge explosent !

On n’a plus vu ça depuis des lustres : Ravachol, la bande à Bonnot, et les tueurs du Brabant réunis n’ont pas réussi à durcir le régime répressif, ni à gonfler le mammouth policier comme on le fait maintenant. Désormais, il suffit d’un un barbu vindicatif, d’une insoumise en Burqa ou de débordements de jeunes mal dans leur peau pour que des ministres annoncent illico des moyens supplémentaires ou des lois plus dures. Et tout cela, remarquez, malgré la disette budgétaire et le spectre grec ou espagnol.

Conséquences de ce raz-de-marée sécuritaire et du tout-à-l’égout répressif : des prisons transformées en goulags, avec leur cortège de mutineries, de prises d’otage, et de récidives ! Des gardiens au bord de la crise de nerfs, des juges déprimés et des policiers tantôt en "burn out" et démobilisés, tantôt dressés façon "full metal jacket" et capables de faire que l’ordre règne à Bruxelles comme à Santiago en 1973.

Comment desserrer l’étau, délétère pour les libertés, mais aussi carnassier pour les finances publiques ? N’y allons pas par quatre chemins : il faut dépénaliser tout ce qui peut l’être. Réserver la prison à ceux qui ne respectent pas la dignité, l’intégrité et la vie des autres. Et réguler la vie en société, par la pédagogie, quand c’est possible, et par la fiscalité quand ce ne l’est pas.

La prison, elle, a d’ores et déjà prouvé ses limites : elle se nourrit en fabriquant la récidive. Quasi 60 % des gens qui passent derrière les barreaux y retournent. Cela en dit long sur l’efficacité du système Et pour donner de l’oxygène aux gardiens, aux policiers et aux juges, débarrassons-nous d’abord de ce rocher de Sisyphe qu’est le traitement pénal des drogues.

Cela fait 50 ans qu’on croit pouvoir éradiquer ce fléau en stigmatisant les consommateurs et en faisant une guerre sans merci aux producteurs et aux trafiquants. L’échec est cuisant : non seulement la consommation a crû (et, paradoxe, davantage dans les pays prohibitionnistes comme la France ou la Belgique, que chez les tolérants comme la Hollande, le Portugal ou l’Espagne !), mais les trafiquants de tous acabits, principalement les mafias, n’ont cessé de prospérer, et cette prospérité obscène s’est accompagnée d’une hausse dévastatrice de la criminalité, avec des dizaines de milliers de morts violentes à la clé.

A une époque où l’alcool faisait autant de ravages que la cocaïne ou l’héroïne aujourd’hui, les Etats-Unis ont tenté la prohibition. C’était en 1919. En moins de 15 ans, ce fut la bérézina. Malgré des prisons pleines à craquer, la consommation d’alcool n’avait pas baissé d’un iota. La prohibition avait engraissé les gangs et fait prospérer les mafias (relisez "Tintin en Amérique"). Et cela, sans parler de la corruption : si certains policiers comme Eliott Ness ont été qualifiés d’"incorruptibles", cela en dit long sur la gangrène de leurs collègues .

L’alcool est demeuré un fléau. Mais l’abandon de la prohibition, décidé par Roosevelt dès après son élection en 1933, a provoqué à la fois une baisse spectaculaire de la criminalité et une diminution de la vente des alcools frelatés particulièrement nocifs et il fut, grâce aux taxes incluses dans les prix et aux impôts payés par les producteurs et les distributeurs, une mine d’or pour les finances publiques anéanties par le krach de 1929 et la grande crise.

Tout le monde clame que les drogués n’ont rien à faire en prison et pourtant les juges continuent à les y envoyer à tour de bras ! Plus de 30 % des détenus sont en prison pour des faits liés à la drogue. Des kyrielles d’adolescents ou de jeunes adultes sont transformés en voyous ou en parias à cause de l’étiquette "drogué" ou "dealer" que le système répressif leur colle. Des vies sont brisées. Des familles déchirées. Le traitement pénal des toxicomanies est un choléra social !

Pas question, bien sûr, d’abandonner les toxicomanes à leur sort : comme pour les alcooliques ou les fumeurs invétérés, un traitement médical et un accompagnement s’imposent, une fois la chasse pénale stoppée. Mais cela coûtera dix fois moins, le calcul a été fait en Grèce récemment. L’Uruguay vient de prendre la décision de légaliser. Le Portugal a dépénalisé la consommation depuis belle lurette. L’usage thérapeutique du cannabis est devenu familier en Californie. La voie semble tracée.

Pour la plupart des Belges et des Français, la prohibition reste une évidence. Une sorte d’atavisme. Ou un réflexe de Pavlov enraciné dans l’enfance : qui n’a pas méprisé l’immonde Rastapopoulos, pour revenir à Tintin, tirant les ficelles du trafic d’opium dans le Lotus bleu ? Et le régime actuel a des défenseurs sournois : les mafias qui prospèrent grâce à lui et qui, à l’annonce d’un projet de légalisation, financent ipso facto des tas d’études et d’articles de presse annonçant l’apocalypse.

L’histoire l’a pourtant démontré, c’est Roosevelt qui a eu raison en 1933 avec l’alcool. Pas les ligues de tempérance qui lui ont promis l’enfer.

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