Opinions
Une chronique de Jan de Troyer.


Il y a peu, les contestataires étaient considérés comme de doux rêveurs. Et s’ils nous montraient à présent la voie ?

"La démocratie est depuis plusieurs années sur la défensive. Les liens entre les citoyens et leurs représentants politiques sont rongés par la rouille, les populations participent de moins en moins aux élections, le nombre de citoyens qui se font membres d’un parti politique diminue encore. En même temps, de nouveaux partis politiques savent gagner en quelques mois vingt pour cent de l’électorat." Ce sont les mots d’une autorité de la politique flamande, à savoir Yves Leterme. L’ancien Premier ministre a été cité par le journal "De Morgen" à l’occasion d’une série d’articles traitant du malaise de la démocratie, un débat qui éveille depuis des mois un très vif intérêt en Flandre.

De son côté, l’écrivain et historien David Van Reybrouck trouve qu’il faudrait - pour éviter la faillite de la démocratie - moderniser de toute urgence notre "technologie politique", qui date selon lui d’une ère révolue, celle de la communication lente et de l’information rare et limitée. Pour lui, notre système électoral est dépassé et devrait être remplacé par un tirage au sort qui permettrait d’impliquer à nouveau les citoyens dans la gestion de la société. Une telle science-fiction politique est sans doute peu réaliste, mais quand il prétend que l’actuel modèle de démocratie risque de dérailler, s’il n’est pas adapté à l’époque d’Internet, David Van Reybrouck trouve en Flandre beaucoup d’adeptes. Selon lui, Donald Trump n’est pas un phénomène étrange, mais un résultat tout à fait logique des mécanismes politiques actuels.

Dans ce même contexte, l’éminence grise des politologues flamands, le professeur Luc Huyse, constate que nous sommes confrontés à "l’émigration de la politique". Dans cette optique, les vrais pouvoirs de décision sont - à cause de la globalisation et de la liberté sauvage des capitaux - passés de nos dirigeants aux institutions purement technocratiques et financières. Pour le professeur Huyse, nos partis politiques sont réduits au marketing électoral pour se maintenir comme entreprises politiques et donc incapables d’offrir aux citoyens de vrais choix sur les questions fondamentales de la société. Ces choix se font ailleurs. Ce fameux populisme montant partout dans les sociétés occidentales pourrait tout simplement être un mouvement de protestation contre l’impuissance d’une aristocratie politique qui se distingue de plus en plus souvent avant tout par son avarice. Réduire le populisme à un mélange de racisme et d’idiotie serait donc un peu trop facile.

Mais la souveraineté des citoyens peut s’exprimer sans l’intervention des dynasties politiques : on a d’ailleurs pu le constater récemment en Flandre dans un dossier d’importance majeure que vingt ans de disputes politiques stériles n’avaient pas pu débloquer. La victoire des comités d’action civile à Anvers concernant la liaison Ooster-weel en a fait la démonstration. Le plan approuvé par le gouvernement flamand prévoyait dans sa version originale dix kilomètres d’autoroute, un tunnel sous l’Escaut et un pont suspendu d’une longueur de 2,4 kilomètres. L’Oosterweel est le projet d’infrastructure le plus ambitieux jamais vu en Flandre, qui doit mettre fin à l’infarctus du trafic en bouclant la ceinture autoroutière autour d’Anvers. Huit ans après le référendum dans lequel une grande partie de la population s’était prononcée contre les choix de leurs élus, les comités d’action ont étonné tout le monde par leur professionnalisme et par leur expertise. Finalement, leurs idées ont triomphé. La construction du pont a été abandonnée et les nuisances sonores du périphérique seront étouffées par des espaces verts qui seront aménagés selon les désirs des comités de quartier. Les solutions innovantes, un trajet alternatif et l’utilisation plus efficace de la capacité de tunnels existants ne sont pas arrivés grâce aux hommes politiques professionnels, mais grâce aux contestataires qui, il y a quelques années encore, étaient considérés comme des doux rêveurs. Auraient-ils montré la voie à suivre ?