L’heure ou leurre de la régularisation ?

Pour le Ressort: Y.Bovy, D.Brissa, P. Eyben, E. Jadot, M. Lambert, M. Recloux, O. Starquit Publié le - Mis à jour le

Opinions

Un "compromis" a été trouvé au sein du gouvernement fédéral à la mi-juillet 2009 afin de "régler" le sort des demandeurs d’asile en Belgique. S’en est suivie une commission parlementaire où l’odieux s’est permis de concurrencer l’absurde. Des chiffres s’y sont échangés, tous plus contradictoires et pseudo-crédibles les uns que les autres. Combien d’étrangers vont donc pouvoir bénéficier d’un titre de séjour, cette "manne céleste"?

Triste spectacle. On attend toujours le débat susceptible de fonder, sur cette question, une véritable politique, au-delà du "on ne peut pas accueillir toute la misère du monde".

Car de quelle misère parle-t-on lorsqu’il s’agit des potentiellement régularisables, des expulsables ou futurs expulsés ? D’"eux", les "étrangers" !

D’abord, il est insultant d’associer à "toute la misère du monde" des personnes qui pour la plupart ont précisément choisi de la quitter. Souvent, ils sont partis d’un pays où l’espérance de vie n’atteint pas les 40 ans pour tenter de rejoindre un pays où elle frôle les 80. Bien souvent, les migrants portent l’espoir de survie matérielle d’une famille restée au pays. Ils sont par définition riches d’un parcours humain, d’une culture, de l’apprentissage de l’altérité, d’un courage aussi de vouloir s’en sortir. Souvent enfin, ils sont établis sur le territoire de notre pays depuis un temps certain et ont fini par s’y "enraciner". N’est-il pas du ressort de l’État de reconnaître ses responsabilités en la matière ? Est-ce scandaleux de revendiquer ici davantage d’ouverture (d’esprit, tout d’abord) ?

Alors on peut évidemment nous rétorquer que le paragraphe précédent est bourré d’images d’Epinal !

Vraiment ?

Reprenons le débat. Et ne parlons pas du leurre que constitue une mesure ponctuelle de régularisation. Mais repartons plutôt de la base du problème : une inégalité criante entre les pays "nantis" et les pays "pauvres" - pays appauvris pour être exact.

L’ouverture des frontières pour les citoyens ne serait pas une utopie dans un monde où les richesses seraient équitablement réparties. Partant de ce postulat : soit on renonce à cet objectif, et on arrête pragmatiquement les aides au développement. Soit on continue à y croire mais alors en faisant les efforts requis, qui passent nécessairement par l’annulation inconditionnelle de la dette du tiers-monde. Notons que les pays du Sud sont davantage aidés par leurs émigrés via Western Union que par l’intermédiaire des misérables aides publiques consenties par les Etats du Nord(1). Les pays en développement ont par ailleurs remboursé 94 fois leur dette de 1970.

Décortiquons trois idées reçues très en vogue sous nos latitudes :

- Les régularisations seraient de nature à générer un "appel d’air" pour de nouveaux migrants potentiels.

Sur quels exemples de régularisations ces "on-dit" s’appuient-ils ? Pas sur celui de la régularisation belge de 2000, ni sur ceux d’expériences récentes dans d’autres pays européens.

- Les étrangers viennent "prendre" les emplois des Belges. Que l’on s’occupe d’abord de nos pauvres "à nous" !

Migrants et autochtones précarisés sont en fait les victimes d’une même logique économique. La plupart des travailleurs en situation irrégulière viennent alimenter les réseaux du travail au noir en Belgique (2) (dans la construction, l’Horeca, la cueillette, la prostitution ). Pourquoi les contrôles portent-ils principalement sur l’identité des exploités ? Pourquoi une initiative n’est-elle pas prise afin de protéger les victimes qui dénoncent un réseau ou une organisation ? L’existence et l’ampleur du travail au noir ne grèvent-elles pas une partie non négligeable des revenus de l’Etat ? N’est-ce pas en outre le travail au noir qui génère une distorsion entre les travailleurs et une baisse globale de la qualité de vie de ceux-ci (3) ? Alors pourquoi les sanctions pour les employeurs qui y ont recours sont-elles si légères ?

De par son caractère manifestement limité, cette régularisation-ci risque de perpétuer le problème. Les sans-papiers qui craignent de ne pas entrer dans les critères restrictifs déterminés par le gouvernement continueront à se faire exploiter. Et tant que les responsables du travail au noir ne seront pas réellement inquiétés, les passeurs continueront à se faire grassement payer pour acheminer quelques rescapés vers l’"eldorado" européen. Dans quelques années, une nouvelle opération de régularisation sera donc indispensable.

- Les étrangers viennent profiter de notre système !

Une famille de sans-papiers résidant en Belgique rapporte chaque année plusieurs milliers d’euros à l’État belge (à travers TVA et accises, et via les impôts sur les produits issus du travail ou les loyers payés). Pourquoi ces données semblent-elles si faciles à oublier ? Comme par exemple celles de la dénatalité et de ses conséquences futures sur notre beau système ?

Une étude récente de l’Institut de recherches économiques et sociales de l’UCL montre que régulariser des sans-papiers aurait globalement des conséquences positives sur l’économie et l’emploi(4). Un des co-auteurs y affirme même "qu’invoquer des arguments économiques pour ne pas régulariser les sans-papiers est complètement erroné et que, donc, les véritables arguments sont simplement idéologiques".

A méditer, non ?

Pour le Ressort: Y.Bovy, D.Brissa, P. Eyben, E. Jadot, M. Lambert, M. Recloux, O. Starquit

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM