Opinions

Dave Sinardet, politologue à la VUB et à St Louis, tient une chronique bimensuelle dans La Libre et dans De Tijd.

Beaucoup de musulmans ont des problèmes avec l’homosexualité. C’est un fait qui ne doit pas être grossi (comme le font certains à droite) mais pas non plus ignoré (comme le font certains à gauche). Les homos musulmans ont aussi peu intérêt à voir se maintenir les tabous que les homos catholiques de l’Irlande d’autrefois.


Début des années 90, un Irlandais qui couchait avec un autre mec devenait hors-la-loi. Ce n’est qu’en 1993 que le Parlement irlandais a décriminalisé l’homosexualité. Dix ans auparavant, la Cour suprême irlandaise avait encore invoqué le "caractère chrétien" de l’Etat irlandais pour justifier le maintien de l’interdiction de l’homosexualité, un interdit qui, selon la Cour, était de nature à garantir la santé publique et l’institution du mariage.

Mais voilà, parfois les choses peuvent aller vite. Le week-end dernier, les Irlandais ont voté par référendum, à une large majorité de 62 %, la légalisation du mariage gay. Des progrés sociétaux rapides sont donc possibles, même dans des sociétés où on ne s’y attend pas, comme l’Irlande, récemment encore le pays le plus catholique et conservateur d’Europe (avec la Pologne) où le divorce n’a été légalisé qu’en 1995.

Dans notre pays, le pas vers l’égalité des droits était un peu moins grand à franchir. L’homosexualité en tant que telle n’a jamais réellement été punissable et, en 2003, nous étions le second pays au monde à reconnaître le mariage entre personnes de même sexe, après les Pays-Bas. Néanmoins, chez nous aussi, le rythme des réformes a été rapide au cours des deux dernières décennies.

A l’époque de la première Gay Pride bruxelloise, en 1996, l’idée d’un simple contrat de cohabitation allait déjà trop loin pour une grande partie du monde politique. Environ dix ans plus tard, un bon nombre de parlementaires du MR, du CD&V, de la N-VA, et même quelques-unes de l’Open VLD, ne votaient pas pour le mariage gay, l’adoption homoparentale ou la loi anti-discrimination. Aujourd’hui, tous ces partis défilent joyeusement avec la plupart des autres dans la Belgian Pride.

Encore plus surprenant : l’année passée, en pleine campagne électorale, Filip Dewinter lâchait dans une interview que, de nos jours, il voterait bel et bien en faveur du mariage homosexuel et qu’il conseillerait à ses coreligionnaires du Vlaams Belang (qui à l’époque avaient tous voté contre) d’en faire autant. "La société a évolué", arguait-il. Bon, il n’a probablement pas réitéré sa déclaration à l’occasion de la très conservatrice Marche pour la famille, où sa présence a été signalée il y a deux semaines, vu que celle-ci fustigeait les relations homosexuelles au nom de la famille "naturelle". Mais que la figure emblématique de l’extrême-droite flamande ait pu dire ça, même si c’était en pleine campagne électorale, est tout de même très significatif.

Dix ans après l’ouverture du mariage aux homos et lesbiennes, il n’y a plus la moindre voix politique de quelque importance pour s’y opposer. En Flandre en tout cas.

Car quelle est aujourd’hui exactement la position du CDH ? Et de certains au MR ? Bizarrement, la Flandre historiquement catholique semble moins conservatrice que la Belgique francophone sur le plan éthique.

Toutefois, la Belgique figure à la seconde place du classement international "LGBT-friendly", référant aux droits légaux des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres. Si nous arrivons maintenant à faire avancer un peu plus notre législation sur les transgenres, nous pourrions même arriver en tête de liste. Pourtant, tout n’est pas rose dans ce monde.

Dans presque la moitié des pays du monde, l’homosexualité est toujours criminalisée. En Russie et en Afrique, la situation se dégrade même. Les Etats-Unis sont divisés - comme sur pratiquement tout - mais au sein de l’Union européenne également, les différences sont énormes. La Belgique pourrait indiscutablement davantage utiliser sa position de pionnière en la matière pour dénoncer plus fermement sur la scène internationale la dégradation de la situation dans d’autres pays.

Mais chez nous également, la réalité de la société n’est pas toujours au diapason des progrès sur les plans politique et juridique. Dans beaucoup de secteurs, à commencer par le sport, l’homophobie est toujours une réalité. Et pour beaucoup de gens, dont on ne l’attend pas, se faire accepter et avouer son homosexualité à leur entourage reste encore un énorme problème. Il reste encore du pain sur la planche à ce niveau, notamment dans l’enseignement. Et certainement dans le cas des jeunes musulmans.

Une récente enquête de la VUB a montré que, si ça ne tenait qu’à eux, la moitié d’entre eux supprimeraient le mariage gay (contre un sur dix chez les non-musulmans) et qu’un quart trouvait même acceptables les violences à l’encontre d’homosexuels. Les autres recherches vont dans la même direction.

Il ne faudrait pas pour autant en arriver à des slogans rageurs, comme le font certains, à droite, qui invoquent ce genre de chiffres pour en déduire que "nos" valeurs sont incompatibles avec celles des musulmans, alors que jusqu’à récemment, ils bafouaient encore les droits homosexuels au nom de ces mêmes valeurs. Des islamophobes déclarés comme Filip Dewinter semblent maintenant embrasser les homos pour mieux pouvoir chasser les musulmans. Il faut donc nuancer.

Les chiffres de la VUB montrent aussi qu’il existe plusieurs opinions chez les musulmans. Et des enquêtes aux Pays-Bas montrent que certains protestants rigoristes ont des opinions similaires sur l’homosexualité et que ce n’est donc pas uniquement un problème lié à l’islam. Enfin, l’exemple irlandais nous démontre que des communautés conservatrices sont susceptibles d’évoluer.

Les études sont cependant suffisamment alarmantes pour qu’on ne se voile pas la face, comme ont tendance à le faire certains à gauche, probablement pour ne pas abîmer leur image idéalisée de la société multiculturelle. Les premières victimes de cette politique de l’autruche, aussi partagée par certains groupes de défense des homosexuels bien intentionnés, ce sont les homos musulmans. Eux ont tout aussi peu intérêt que les homos catholiques de l’Irlande d’autrefois à voir se maintenir les tabous.