Opinions
Une opinion de Pascal Warnier, économiste, diplômé en sciences de l'éducation.

La sortie du film "The Circle" est l’occasion de rappeler les enjeux du développement des nouvelles technologies, entre confort et danger pour notre vie privée.

La sortie ces derniers jours sur nos écrans du film "The Circle" est l’occasion de rappeler les enjeux majeurs du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), au premier rang desquelles se placent les réseaux sociaux utilisés désormais par 2,9 milliards de personnes à travers le monde. Mae Holland (Emma Watson) est une jeune femme vivant à San Fransisco et fraîchement engagée dans une multinationale de la Silicon Valley active dans le traitement et l’exploitation des données de plusieurs centaines de millions d’utilisateurs. Elle va très vite être encouragée par le fondateur (Tom Hanks) à participer à la promotion d’une nouvelle application où ses choix auront une influence significative sur la vie privée de ses proches et sur leur liberté individuelle. "The Circle" nous rappelle avec acuité que derrière le confort et l’opportunité d’utiliser les nombreuses applications qui sont proposées via le net, il existe un danger réel pour la préservation de nos libertés fondamentales et de notre vie privée.

Le cloud

Le contrôle social ne date bien évidemment pas d’hier mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est la possibilité qui est donnée aux géants du web que sont Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft (les Gafam) d’utiliser des milliards de données nous concernant à des fins qui sont présentées comme utiles pour l’humanité mais qui sont aussi (et avant tout ?) commerciales.

Ces multinationales proposent de nombreux services en ligne, de la diffusion d’information, de la surveillance vidéo, de la géolocalisation. Les domaines de la santé et de l’éducation font déjà l’objet de toute leur attention. Nous livrons chaque jour davantage nos données personnelles mais aussi nos convictions, nos états d’âme au cloud, cette gigantesque toile tissée à travers la vie de milliards d’êtres humains. Le père Teilhard de Chardin entrevoyait déjà ce phénomène en 1922 en le nommant Noosphère - sphère de la pensée humaine - dans un essai intitulé "Hominisation". Il n’imaginait sans doute pas l’évolution technologique qui allait marquer le XXe siècle car ce concept était, selon son auteur, l’expression d’une spiritualité globale en devenir.

Progrès et dangers

Les données brassées par ces géants du web sont massivement récupérées à travers le recueil d’informations personnelles, le traçage via les conversations téléphoniques, les messageries et les réseaux sociaux à des fins de surveillance sécuritaire et à des fins commerciales. "L’innovation technologique est à la fois porteuse de progrès et de dangers. Les individus sont tentés par le confort qu’elle procure, mais ils sont peu conscients des risques qu’elle comporte. Ils ne se préoccupent guère de la surveillance de leurs déplacements, de l’analyse de leurs comportements, de leurs relations, de leurs goûts […]. La technologie tend à devenir invisible parce que de plus en plus de traitements de données sont réalisés à l’insu des personnes […]".

Cette mise en garde constitue l’un des principaux points du rapport annuel de la Commission nationale française de l’informatique et des libertés (CNIL) publié en juillet 2007, il y a déjà 10 ans.

L’utopie de la transparence

Revenons un instant à "The Circle". Mae laisse apparaître tout au long du film un conflit intérieur entre l’intérêt qu’elle éprouve par rapport au développement de nouveaux produits numériques auquel elle participe et la gêne croissante qu’elle ressent envers la violation de l’intimité et de la vie privée de ses proches. On sent bien que ce qui est en jeu dans "The Circle", c’est cette attraction/répulsion. Il y a d’un côté, l’utopie de la transparence intégrale et de l’interconnexion illimitée conduisant à la possibilité d’englober un jour l’entièreté de l’espace de vie, de pensées et de sentiments de l’humanité, et ce toujours pour d’excellentes raisons (sécurité, santé, relations humaines). Et de l’autre côté, Big Brother n’est jamais loin, he’s watching you ! Dérives dénoncées par George Orwell dans son roman "1984". Michel Foucault, éminent philosophe français, évoque aussi ce phénomène dans son ouvrage "Surveiller et punir", en analysant le panoptique, cette prison modèle imaginée au XVIIIe siècle par Jeremy Bentham visant, par son architecture, une surveillance permanente de tous les détenus sans qu’ils puissent savoir qu’ils sont observés et ce grâce à un principe de transparence totale. Concept qu’il avait imaginé aussi pour les casernes, les hôpitaux, les manufactures et les écoles.

La servitude consentie

Comparaison n’est pas raison bien entendu mais tout de même, l’ampleur du phénomène et son déploiement dans de nombreux domaines de la vie interpelle, d’autant plus qu’il se fait avec le consentement des utilisateurs. Ici, il n’y a pas de contraintes, seulement des suggestions séduisantes, alléchantes, stimulant toujours plus notre désir de communiquer, de paraître, de séduire, de posséder, de contrôler, d’être reconnu et en définitive d’exister.

Les codes ont changé en ce début de XXIe siècle et les géants du web le savent bien ! Nous devons tous, parents, enseignants et éducateurs, sensibiliser nos jeunes aux enjeux et aux conséquences de l’utilisation des NTIC et leur proposer des alternatives plus éthiques qui se développent notamment en France avec Framasoft, un réseau dédié à la promotion du logiciel libre. En paraphrasant Michel Foucault, veillons donc à ce que nous ne soyons pas un jour pris dans une situation de pouvoir que nous subirions mais dont nous serions nous-mêmes devenus les porteurs.

Retrouvez tous les billets de Pascal Warnier sur son blog : https ://enobservantlemonde.wordpress.com