Opinions

Une opinion d'Éric de Beukelaer.

La règle du feu qui maintient l’interdiction de franchir la ligne d’arrêt, mais dépénalise la transgression de celui qui n’y parvient pas pour sécurité personnelle, devrait s’appliquer à l’euthanasie.

A l’époque où j’étais responsable du séminaire de Louvain-la-Neuve, j’invitais régulièrement des acteurs d’Eglise aux opinions contrastées. En effet, rien ne m’est plus insupportable que cette pseudo-tolérance, qui prône le dialogue, mais ne le pratique qu’en eaux tranquilles - entre gens qui pensent pareil. Aux séminaristes, je fis donc rencontrer des théologiens de la libération et des prêtres de l’opus dei, des membres du renouveau charismatique et de l’action catholique, etc. Le hasard - ou la Providence - voulut qu’à une semaine de distance, Mgr Léonard et Gabriel Ringlet furent nos hôtes et que tous deux utilisèrent une image identique - la naissance - pour parler d’une même réalité : la mort.

Au nom de l’incarnation, l’abbé Ringlet proposa : "Ne vivons pas en niant notre mort. Chaque jour il s’agit de la mettre au monde." Au nom de la rédemption, Mgr Léonard exhorta : "N’attendons pas la tombe pour ressusciter. Portés par l’Esprit, faisons chaque jour naître en nous l’homme nouveau." Par des chemins différents, les deux ecclésiastiques se rejoignaient dans un même constat : pour naître à la vie, apprivoisons notre condition mortelle. Si le débat sur l’euthanasie a une vertu, c’est donc bien celle de remettre la mort au milieu du village : face aux progrès de la médecine, comment gérer l’ultime passage ?

Dans ce domaine, j’ai toujours défendu le principe du colloque singulier entre patient et médecin traitant. Puisque - face à la souffrance d’un patient sans espoir d’amélioration - la médecine palliative connaît une zone grise entre soin et l’interruption de vie, que les parquets décrètent la non-poursuite pour les actes médicaux ultimes, sauf preuve d’abus manifeste. Solution lâche qui évite de nommer les choses ? Non - application du principe du "feu orange".

Dans le Code de la route, celui-ci maintient l’interdiction de franchir la ligne d’arrêt, mais dépénalise la transgression de celui qui n’y parvient pas pour des raisons de sécurité personnelle (Code de la route, article 61.1, 2°). Entre les balises du "feu vert" et du "feu rouge", il y a l’humble sagesse du "feu orange". Mais voilà - au laborieux chuchotement du colloque singulier - le législateur belge a préféré la clarté du contrat de fin de vie, en votant une loi de dépénalisation. Plus d’un médecin - même croyant - la trouve rassurante pour eux, comme pour ceux qu’ils soignent. Mais d’aucuns ajoutent que la relation de confiance est désormais (sur)plombée par le "droit" du patient à choisir sa mort. Sans oublier que la prise en compte par la loi belge de la souffrance psychique, ouvre la porte à une forme larvée de suicide médicalement assisté.

Un médecin spécialiste, qui pratique l’euthanasie, m’écrivait - perplexe : "Il y a deux mois, une patiente que je suis depuis le début de mes activités à l’hôpital m’a téléphoné pour me dire au revoir. Agée de 81 ans, parfaitement saine, elle ne parvenait pas à supporter l’absence de son mari décédé au mois de mars dernier, souhaitait ardemment le rejoindre et m’informait que sa demande d’euthanasie avait été acceptée." Triomphe de l’individu qui s’autodétermine sur la personne en relation. Dont acte.

Et l’Eglise dans tout ça ? A la suite du Bon Pasteur, elle doit accompagner jusqu’au bout nos contemporains, quels que soient leurs choix de fin de vie. Mais accompagner, n’implique pas - selon moi - de ponctuer l’euthanasie par une liturgie adaptée. L’humble sagesse du feu orange l’enseigne : la dépénalisation d’une transgression ne vaut pas reconnaissance. Hypocrisie ? Je ne pense pas. A l’illusion d’un monde divisé entre "feu vert" - c’est légal, donc bien - et "feu rouge" - c’est illégal, donc mal - le feu orange oppose la complexité de l’existence, sans pour autant transiger sur le rôle fondateur des balises éthiques.