Opinions
Une opinion de Serge Leonard, avocat.


Contrairement à ce qu’on semble croire en Flandre, le propre de la culture est de s’ouvrir, de muter, de se transformer.


En Flandre, la prochaine campagne électorale tournera sans aucun doute autour de l’identité culturelle. Du moins, ce débat traverse une partie de l’électorat flamand. L’idée développée est de défendre une appartenance culturelle contre la menace du communautarisme. Il est certes louable de défendre les paysages, une architecture, des œuvres d’art, une manière de vivre mais l’idée d’une identité culturelle est une illusion. Il n’y a pas d’identité culturelle, et le propre de la culture est de s’ouvrir, de muter, de se transformer. Les cultures sont dynamiques et ne sont pas emmurées dans leurs particularismes, rivées à un territoire. Il faut relire Goethe : "Une tolérance généralisée sera atteinte plus sûrement si on laisse en paix ce qui fait la particularité des différents individus humains et des peuples, tout en restant conscient que le trait distinctif de ce qui est méritoire réside dans son appartenance à toute l’humanité" (" Ecrits sur l’art", Klinck-sieck, p. 72).

La culture est bien évidemment ouverte sur l’universel. Que nous soyons façonnés par nos appartenances, c’est sans aucun doute une évidence mais assigner la culture comme forme de repli n’est en aucun cas une valeur. Cette idée d’identité culturelle est aussi liée à l’idée de communauté primant sur l’individu, de la soumission de l’individu à un groupe, de l’identification de l’individu à partir de son appartenance communautaire. Ce n’est pas nouveau et l’histoire nous a malheureusement rappelé la nocivité et la dangerosité de ces concepts.

Durant les années 30, le gouverneur nazi de la Pologne, Hans Franck, s’exprimait en ces termes : "La communauté est plus importante que les tendances libérales et atomisantes de l’individualisme égoïste" (voir Philippe Sands, "Retour à Lemberg", Albin Michel, 2017, p. 259). Il n’y a pas de droits individuels, la communauté est la seule norme. C’est aussi l’idée que certains criminels nazis, dont Franck, vont défendre au procès de Nuremberg en plaidant que ce n’est pas la responsabilité individuelle qui doit être incriminée, mais la responsabilité d’une communauté. Aux antipodes de la philosophie majoritaire des juristes qui ont pensé le procès de Nuremberg.

Aujourd’hui, l’ère de l’individu démocratique est à nouveau menacée. Le débat est souvent sournois, les attaques sont quotidiennes. Exemple, il faut lire les critiques contre Mai 68 exprimées par les représentants des politiques identitaires. Certes, Mai 68 est un mouvement multiforme qui a connu aussi ses dérives, mais c’est surtout au départ la naissance d’un antitotalitarisme, d’un antifascisme, d’un anticommunautarisme. Cette interprétation de Mai 68 énerve et il est effectivement symptomatique que certains mouvements politiques se soient rués contre cet anniversaire. Les menaces contre l’individu ne se cantonnent pas à cet événement. Les attaques sont légion. L’individu sujet est haï de toutes parts, le "je" est trop souvent considéré comme une faute morale et politique, celle non seulement d’ignorer les appartenances, celle d’ignorer les assignations identitaires mais il est aussi menacé par toutes les atteintes à l’intime, à la vie privée. Il est attaqué notamment par cette emprise de la surconnexion numérique, par le consumérisme et le narcissisme de masse, par la précarité sociale, par une volonté de le conditionner et de lui refuser cette part d’ombre, cette part de mystère, celles de ses rêves, de son imaginaire, de ses passions fortes, de ses désirs, de sa spiritualité…

Face aux dérives totalitaires et identitaires, il nous reste sans aucun doute cette passion du vivant, cette jubilation d’être et de puissance de vie, une passion pour la liberté, pour l’individu "je" et le rappel que la démocratie est d’abord ce qui s’oppose à la primauté des identités.