L'œil de Caïn

Personne n'échappe à la jalousie. Et paradoxalement, plus grand est notre désir d'amour et de reconnaissance, plus puissante sera notre frustration de ne pas en être comblé. Une chronique du prêtre Eric de Beukelaer.

Contribution externe
L'œil de Caïn
©Johanna de Tessières

Personne n'échappe à la jalousie. Et paradoxalement, plus grand est notre désir d'amour et de reconnaissance, plus puissante sera notre frustration de ne pas en être comblé. Une chronique du prêtre Eric de Beukelaer. Mon plus vilain défaut ? Pas forcément celui qui me tenaille la conscience. Bien plutôt cette part d'ombre qui l'anesthésie. En effet, un défaut parasite nos âmes avec d'autant plus de force, qu'il y sévit sous le manteau du déni. Ainsi la jalousie. Mis à part l'amant éconduit, qui de nous reconnaît de bon cœur que ce sentiment honteux le taraude ? "Mais non, voyons - pourquoi voulez-vous que je sois jaloux de ce pauvre type, de cette pouffiasse ?" Et voilà que surgissent les regards envieux, transperçant ce voisin chanceux. Les propos acerbes, criblant de reproches ce collègue promu. Les pensées perfides, noircissant ce frère talentueux. Le venin, se déversant sur cette copine - insupportablement trop belle.

L'œil de Caïn habite nos âmes avec d'autant plus de puissance, qu'il y séjourne en passager clandestin. Aucun milieu n'est immunisé de sa brûlure. Ce sont même souvent les idéalistes qui y succombent le plus sournoisement. Ainsi, les rangs du clergé. Pourquoi est-il trop rare d'entendre un ecclésiastique en féliciter un autre pour une homélie, ou lui dire que ses paroles l'ont aidé sur le chemin de la vie spirituelle ? Pourquoi est-il si fréquent de surprendre, au détour d'une sacristie, le persiflage d'un prêtre crucifiant d'un trait assassin son confrère absent - au nom de la plus exquise charité ? Mais soyons bon compte : la jalousie sévit tout autant parmi les rangs laïques. La mise au ban des cours d'écoles; le harcèlement en milieu professionnel; la rivalité fratricide - combien de petits ou grands enfers du quotidien, ne sont-ils pas alimentés en sous-main par la jalousie, cancer de la vie en société ?

La jalousie est d'autant plus puissante, qu'elle se nourrit du meilleur de nous. Paradoxe de notre humanité : plus grand est notre désir d'amour et de reconnaissance, plus puissante sera notre frustration de ne pas en être comblé. C'est ce qui explique que l'on puisse être, tout à la fois, pourri de jalousie et rempli de bonté. Tel prêtre médisant, se révèle souvent un remarquable pasteur d'âme; tel collègue écrasant, un collaborateur efficace et consciencieux; tel frère rival, un complice sur les sentiers de la vie.

Caïn n'était pas un mauvais bougre, mais - hélas - ses légumes avaient moins de succès que le bétail de son frère. Même Dieu semblait ne pas porter l'attention espérée au fruit de son labeur. Alors, l'œil de Caïn se noircit. Et au lieu de se réjouir de la réussite d'Abel, celle-ci devint pour lui le miroir grossissant de son apparent échec. "Et l'Eternel dit à Caïn : pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ? Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui. Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua" (Genèse 4, 6-8). Tel est le fruit empoisonné de la jalousie : celui qu'elle domine se rend rarement compte du tort qu'il fait à la personne qui suscite son envie - jusqu'au moment où il est trop tard. Alors, le jaloux se réveille meurtrier, au sens propre ou figuré du terme. "Et Dieu dit : qu'as-tu fait ? La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu'à moi." (Genèse 4, 10).

Alors, tous jaloux ? Oui, mais à des degrés divers, en fonction de notre capacité à gérer notre désir d'être aimé. Heureux celui qui comprend avec son cœur que la réussite d'Abel, n'est pas l'échec de Caïn. Car tous deux sont enfants d'un même Père : "Un membre est-il à l'honneur ? Tous les autres partagent sa joie. Or vous, vous constituez ensemble un corps qui appartient au Christ, et chacun de vous en particulier en est un membre." (1 Corinthiens 12, 26-27).


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