Opinions
Une opinion de Mikael Petitjean, professeur à l'UCL et à l'IESEG School of Management. 


Il faut avoir la mémoire courte pour croire en la création d’une nouvelle banque publique "contrôlée par nous tous" et qui mènerait au progrès social.


Le projet d’une nouvelle banque publique revient à l’ordre du jour. Notez bien qu’elle serait désormais "contrôlée par nous tous". Penser que la nationalisation des banques ou que la création d’une nouvelle banque publique conduirait au progrès social, c’est avoir la mémoire bien courte. C’est aussi un magnifique conte à dormir debout que l’on aimerait réciter à ses enfants pour les bercer de belles illusions.

Il suffit de regarder ce qui s’est passé dans notre pays. En Belgique, Dexia a été l’institution financière pour laquelle l’Etat belge a pris le plus grand risque. Dans cette banque, les pouvoirs publics étaient à la fois les actionnaires dominants et les plus gros clients. Cette banque était contrôlée par nos représentants dont certains avaient pourtant de bonnes connaissances financières. Grâce à Dexia, les communes sont parvenues à obtenir des liquidités abondantes et bon marché sans devoir trop se serrer la ceinture. Quant à la banque, elle parvenait à préserver sa position dominante en faisant du volume.

Ethias est un autre exemple de structure étatisée. Elle était encore dénommée Société mutuelle des administrations publiques (Smap) avant 2003. Cette institution a connu de graves dérives sur le plan de la gestion des risques, dérives qui pèsent encore aujourd’hui sur son avenir. Penser qu’un contrôle plus direct du peuple aurait pu éviter ces catastrophes, c’est faire preuve de naïveté.

Des milliards d’euros de plus-value

En analysant ce qui s’est passé pour les institutions moins étatisées, le sauvetage de KBC aura finalement rapporté 6 milliards aux pouvoirs publics. L’opération de sauvetage de Fortis rapportera également plusieurs milliards d’euros à l’Etat. Sur la revente des actions de Fortis et de BNP Paribas, l’Etat a déjà empoché plus de 1 milliard d’euros de plus-value. L’Etat peut raisonnablement s’attendre à recevoir environ 700 millions d’euros sur les actions BNP Paribas restantes. A ces sommes, il faut ajouter 2,8 milliards de dividendes déjà perçus. Enfin, l’Etat peut s’attendre à plus de 200 millions de dividendes en 2018. Tout ceci ne tient même pas compte des profits réalisés par l’Etat sur la revente des actifs de la "bad bank" de Fortis qui a rapporté 260 millions. Il est donc plus que probable que le cas Fortis rapporte environ 5 milliards d’euros à l’Etat.

Pour revenir sur le cas Dexia, l’Etat pourrait récupérer sa mise initiale à condition de revendre favorablement Belfius lors d’une mise en Bourse. Outre les 3,9 milliards d’euros définitivement perdus, l’Etat a dû débourser 4 milliards pour acquérir Dexia Banque Belgique, qui est devenue ensuite la banque Belfius que tout le monde connaît. En revendant 100 % de ses parts, l’Etat pourrait récolter 8 milliards d’euros.

Si l’Etat attend encore deux ans avant de tout revendre, les dividendes qu’il aura reçus lui permettraient de réaliser un profit. La mise en bourse de Belfius ne serait donc qu’un juste retour des choses, d’autant plus que subsistent encore les garanties de l’Etat sur les produits structurés risqués détenus à l’époque par… Dexia.

A l’heure actuelle, cette garantie à hauteur de 34 milliards d’euros n’a toujours pas servi. C’est avec Dexia que l’Etat a joué le plus avec le feu. Le nier, c’est faire preuve d’aveuglement idéologique.

Réfléchir à deux fois

Par rapport à un scénario dans lequel les pouvoirs publics auraient laissé les banques faire faillite, leur sauvetage a déjà rapporté plusieurs milliards d’euros aux pouvoirs publics. Il est d’ailleurs frappant de constater que les plus lourdes pertes financières pour la collectivité proviennent des institutions les plus étatisées du pays. Est-il encore utile de rappeler que Dexia était contrôlée par les pouvoirs publics, comme le Holding communal, ou par des pouvoirs proches, comme Arco ?

Si les pouvoirs publics désirent continuer à intervenir dans le secteur bancaire, ils ont intérêt à y réfléchir à deux fois. Dans tous les cas de figure, ce n’est certainement pas l’existence d’une banque publique surveillée par le peuple qui nous mènera vers le progrès social. Les partisans de ce projet promettent d’imposer des règles strictes sur les salaires des administrateurs et de les faire contrôler par des syndicats du personnel et des associations de consommateurs.

Cela ressemble aux objectifs fixés par les banques coopératives ou banques mutualistes à leur origine. Dans ces banques, les propriétaires sont à la fois usagers, en tant que déposants ou emprunteurs, et propriétaires dans le sens où ils participent à la gouvernance.

Contrairement aux banques sous le régime des sociétés anonymes, les décisions prises en assemblée générale le sont suivant le principe "une personne, une voix" et "non une action, une voix". Autrement dit, il s’agirait en quelque sorte de créer une "vraie" banque coopérative qui serait, cette fois, "vraiment populaire" et qui ne connaîtrait aucune dérive.

Fragilité

Quand on y regarde de plus près, il n’existe aucun consensus dans la littérature scientifique sur la supériorité du modèle des banques coopératives en matière d’efficience ou de stabilité financière. Les études les plus détaillées montreraient plutôt le contraire : les banques coopératives sont moins bien gérées et plus fragiles que les banques commerciales. Elles ne feraient d’ailleurs pas faillite moins souvent.

Par ailleurs, les diverses expériences menées par les pouvoirs publics, qui ont consisté à orienter l’argent public vers des projets ou des entreprises "porteuses de sens sur le plan collectif", se sont très souvent soldées par des échecs ou des résultats très décevants. L’exemple le plus récent est celui de la Caisse d’investissement de Wallonie, lancée en 2009, qui s’est chargée d’investir les 80 millions levés par "l’emprunt populaire" auprès de 12 500 investisseurs privés. L’aventure se terminera par une perte de 9 millions d’euros. Cette Caisse disparaîtra en 2019.

L’avenir n’est ni dans les banques de cow-boys à l’américaine, qui ont tiré sur tout ce qui bouge jusqu’à plomber leurs propres banques, ni dans les banques d’apparatchiks qui étaient censées défendre les intérêts du peuple et qui se sont enrichis sans vergogne. Puisse l’histoire ne pas se répéter.

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "Le vieux conte à dormir debout d’une nouvelle banque publique".