Opinions

Après avoir annoncé dans un premier temps qu’il fallait faire la différence entre un personnage et un homme, la RTBF a décidé finalement d’imiter la ZDF en arrêtant la diffusion du feuilleton allemand, suite à la révélation que Horst Tappert, qui soit dit en passant n’est plus là pour se défendre, a été membre de la Waffen SS. Ajoutons à cela le mauvais feuilleton de la polémique Trullemans, et on se dit qu’il y a vraiment une crise des valeurs quant aux comportements à adopter : où mettre la barre de l’interdiction de la liberté d’expression et de la censure, où poser le témoin de notre indignation et de notre velléité de nous éloigner de propos ou de personnages désignés comme indésirables ? Comment nous préserver du "Malin" raciste, islamiste, xénophobe, antisémite, islamophobe ou ancien SS qui réside en puissance jusque derrière l’agitateur d’inoffensives cartes météo ou de vieux imperméables de policiers de télévision ?

A dire vrai, il y a une grande incompréhension sur ce qu’est le racisme, et il est peut-être utile de se demander pourquoi on interdit certains propos. Grosso modo, la liberté d’expression est absolue, en ce compris pour les opinions qui dérangent, blessent ou gênent, sauf dans des cas devant être prévus par la loi, considérés comme nécessaires dans une société démocratique. Ces restrictions à la liberté d’expression n’existent pas partout. Dans le monde anglo-saxon, comme aux Etats-Unis, le fait de condamner certains propos par la loi apparaît très étrange, alors que sur le continent européen de telles restrictions apparaissent comme légitimes -peut-être le poids d’une histoire différente.

Chez nous, la liberté d’expression reste néanmoins très large. Rappelons que la loi n’interdit pas le racisme ou la xénophobie en tant que tels. Vous pouvez penser qu’il faut jeter les Juifs ou les Arabes à la mer, vous pouvez même l’exprimer dans un cadre purement privé; somme toute, on ne peut pas vous interdire davantage d’être raciste que d’être idiot. Ce qui est interdit par la loi, c’est d’appeler publiquement à la haine ou à la discrimination. C’est tout, si on peut dire.

Mais poussons le bouchon de la réflexion. Pourquoi, après tout, faut-il interdire ces propos puisqu’on ne blesse physiquement personne ? Si on a le droit de penser du mal d’une communauté ou d’être xénophobe, pourquoi n’aurait-on pas le droit de le dire publiquement ?

Si la sensibilité des "cibles" devient un argument, ne pourrait-on pas interdire tout propos potentiellement blessant envers qui que ce soit, et vider ainsi de son sens de tels dispositifs ? On se pose rarement cette question - on s’arrête généralement au constat que le racisme ou la discrimination, c’est mal, point final - et c’est pourtant l’élément capital. Si on interdit les propos publics haineux c’est sans doute parce que le Législateur a inconsciemment fait le postulat que l’esprit humain est malléable et facilement gagnable par l’effet de meute, aisément manipulable dès qu’on lui désigne une cible. Il faut bien reconnaître que l’effet d’emballement qu’on observe sur les forums des journaux suite à l’affaire Trullemans tend à donner corps à cette hypothèse; un bouchon saute et le bon peuple entend se faire entendre comme s’il vivait d’ordinaire dans une demi-dictature où il serait privé de parole.

Mais il faut aller encore plus loin et dire les choses clairement : si on considère que la promotion d’idées xénophobes pose problème dans la société, c’est en réalité parce qu’on craint le passage à l’acte ! On craint que des préjugés xénophobes mille fois répétés finissent par se retrouver légitimés par leur diffusion multipliée et acceptée, risque d’autant plus grand dès lors que c’est une figure populaire qui participe de cette propagation. On craint que les idées se contaminent et permettent qu’on s’en prenne plus facilement physiquement à des individus en raison de leur origine, couleur, religion, orientation sexuelle, etc. Ces lois nous protègent physiquement en entendant limiter les processus de justification que leur diffusion permettrait, et qui altérerait le mécanisme d’autocensure chez les individus.

La qualité de ces lois est donc qu’elles proposent un discours fort aux fins de protection des individus; leur défaut est de prendre pour postulat que l’humain est par nature un être assez misérable, manipulable et qui se laisse facilement envahir par l’effet de meute - constat peu enthousiaste éludé continuellement par la condamnation morale des idées racistes sans autre procès. C’est là que le bât blesse, si on se repose sur le pouvoir de la loi comme parole d’Evangile. Car l’homme n’est ni bon ni mauvais par nature, et ces lois par elles-mêmes n’ont pas de vertu pédagogique; elles tendent même, par un effet pervers et inattendu, à cliver et radicaliser des positions qui l’invoquent rapidement de part et d’autre; elles tendent également à crisper une partie importante de la population qui estime "qu’on ne peut plus rien dire", et qui ignore généralement à quel point sa jurisprudence est limitée et encadrée. Du coup ces lois apparaissent comme terriblement moralisatrices, décalées au lieu d’être intégrées comme un outil de protection des uns et des autres.

Bref, si les lois contre le racisme et la discrimination restent nécessaires à la lutte contre les discriminations, il apparaît plus que jamais que la bataille antiraciste ne pourra pas se gagner par ce biais - le Centre pour l’égalité des chances, qui ne poursuivra pas M. Trullemans et qui estime avec sagesse que la sanction de renvoi envers lui est déjà équilibrée, a eu l’occasion de rappeler que contrairement aux idées reçues la voie judiciaire ne constitue que la portion congrue de son action.

Cette bataille ne peut se gagner que par la mixité sociale, la fin de la ghettoïsation des quartiers, la victoire de la bataille de l’emploi, le mélange des citoyens, l’apprentissage des cultures, philosophies et religions de tous par tous. Ce n’est que de cette façon que la lutte contre le racisme pourra sortir de l’ornière moralisatrice et décalée dans laquelle elle se trouve aujourd’hui embourbée.

La multiplication de ces faits divers amène peu à peu la lutte contre les discriminations à sortir de son ère bobo et moralisatrice, axée de manière prépondérante sur une logique d’interdictions, pour se porter sur le fond du débat : qu’est-ce qui rend les esprits humains si malléables et ouverts aux idées xénophobes et de repli ? On se permettra une hypothèse : racisme et repli identitaire fonctionnent en vases communicants. L’un et l’autre ne se posent que lorsqu’il faut désigner des boucs émissaires d’une situation de crise.

Lorsqu’on a du travail, qu’on se sent épanoui, on n’a pas de temps à perdre à se replier sur son origine ou à déverser sa haine de l’étranger sur des réseaux sociaux. C’est lorsque la peur, la colère, l’insécurité prennent le pas dans les esprits qu’il est nécessaire de trouver un bouc émissaire. Faire prendre aux gens conscience de leur propre contingence, de leur propre malléabilité ferait donc partie de la solution.

Ce qui fonctionne, c’est le travail de l’ombre qui permet le décentrement et la réflexion. Un travail plus ingrat, certes, qui porte comme noms : enseignement, intégration, emploi. Les interdictions et les censures sont spectaculaires et permettent aux uns et aux autres de se croire victimes, de se réclamer de la liberté (toujours la sienne) contre l’oppression (toujours celle de l’autre); mais elles servent aussi à éluder le fond du problème au bénéfice de symboles creux. C’est pour cela que virer (sans le poursuivre) un météorologue qui assume ses dérapages racistes est proportionné - ni plus, ni moins. Et c’est pour cela qu’interrompre la diffusion d’une série télévisée pour le passé de l’un de ses acteurs n’a que peu de sens.

FrançoisDe Smet

Docteur en philosophie et collaborateur scientifique au Centre de Théorie politique de l’ULB www.francoisdesmet.be